Un Trop-plein d'espace

 

"Le regard en coin. On ne voit l’essentiel qu’en regardant de côté.

Adélie regarde toujours comme ça."

 

La performance restreint le champ de la normalité . Notre société doit s’interroger sur l’idée qu’elle génère des pathologies mentales : le dogme de la concurrence multiplie inévitablement les exclus et crée de nouvelles figures de l’anormalité.

 

" Adélie n’a jamais commencé. Elle n’a jamais su qu’elle était née.

Naître ne suffit pas pour commencer. »

Adélie est autiste. Autiste : le mot seul suffit à symboliser l’isolement.  Mais ici, par la grâce d’une écriture clairvoyante, l’univers d’Adélie nous devient accessible et cette réalité autre révèle souvent l’irréalité de la nôtre.

Tandis qu’en parallèle, par petites touches, mais implacablement, le père baissant les bras, la mère s’enfonçant dans la culpabilité, nous découvrons une famille minée par la pression sociale qu’engendre « la différence ».

Seul Daniel, le frère d’Adélie, surnage et l’aide à survivre, raccroché à l’espoir que pourront un jour se rejoindre les deux pans d’un monde brisé" (4e de couverture).

 

 

“La voiture roule. La chaleur y est épouvantable, mais les vitres restent fermées et la climatisation inactive. Noyée de sueur, Adélie boit un peu et laisse rouler la bouteille. L'odeur de l'eau réveille le chiot. Faiblement, il heurte le plastique du bout de la muselière.

La main molle d'Adélie pend sur la bouteille. Il la pousse, gémit à peine, respire un grand coup, puis son coeur s'arrête.

La caresse a réveillé Délie.

Elle se penche sur Ouaf, prend la bouteille et asperge son museau, essaie de fourrer la tétine dans la muselière.

- Ouaf dort, dit-elle.

Sa mère ne répond pas.

- Ouaf dort!

Triomphante : c'est la première fois qu'elle fait une phrase !

Et ce sera la seule.”

Carnet de travail

 

Il y avait longtemps que je voulais, sur les pas de Cassavettes (Un Enfant attend), aborder le thème de l’autisme - sans non plus céder à la compassion ni en exploiter l’étrangeté - ou, plus précisément, en faire palpiter la “frontière”...

Au fil de l'écriture de La Seconde Chance, l’idée s’imposa: que ce que nous nommons « maladies » psychiques ne sont, peut-être, qu'une des formes de la mutation qui s’annonce et que nous ne voulons pas voir, à laquelle nous résistons. De ce point de vue, la terrible stagnation - pour ne pas dire la régression - que nous subissons collectivement peut être vue comme la pire forme de déni qui soit.

« Maladies » psychiques, puisque nous ne voulons pas voir ce à quoi, peut-être, elles nous appellent. Défaut, manque, déficience, puisque nous ne voulons pas nous rendre aptes au plus d’humanité qu’elles révèlent. Alors « maladies » oui,  nous les rendons telles, pour ne pas avoir à nous transformer.  Et ceux-là, qui assument la transformation à leur corps défendant, nous les décrétons « coupés du monde ».  Dans le « trop » qui les invalide et les torture se lit en miroir la précarité de notre normalité.

 

" Qu'il me plaît, ce rétrécissement ! Si je pouvais leur balancer ça dans la gueule ! Piétiner le nid douillet des roitelets !

Leur flanquer enfin la frousse, avec l'idée que le temps n'est autre que cette miniaturisation qui nous signe, nous,

les autistes grandiloquents du vide,

comme autant de monoparticules

erratiques et folles. "

 

“Jusque-là le ciel était sombre, presque noir en cette nuit d’août, mais la lune gibbeuse vient juste de se coucher. Daniel a réveillé Délie à trois heures du matin pour l’emmener au sommet de la colline, voir la pluie d’étoiles. Engoncée dans son ciré à capuche, elle s’accroche à la main de son frère. Pluie d’étoiles.

Elle a refusé de quitter son imperméable.
Elle voit les étoiles tomber sur elle comme des gouttes, toutes les étoiles, les étoiles sur son visage. C’est une nouvelle figure du temps, cela. Elle lève les yeux vers le ciel, guettant la première goutte stellaire, avide et un peu terrifiée à la fois. Toutes les étoiles?”

 

 

"Adélie fait à cet instant quelque chose d’extraordinaire : elle saisit le bras de son frère et, le fixant avec intensité, elle murmure, comme si elle eût trouvé la solution : « Picasso ».

Daniel plonge son regard dans celui de sa sœur. Que veut-elle dire ? Mais Délie reste silencieuse, insistant du regard – un regard franc, direct, ouvert et profond, un regard neuf, impressionnant.

Est-elle sur le seuil ? Commence-t-elle enfin ? Attend-elle le signe – l’enchaînement des signes – qui lui ouvrirait le partage ?

Mais Daniel n’ose rien dire, de peur d’abîmer quelque chose.

Le handicap de sa sœur lui saute à la gueule, c’est terrible, c’est la première fois.

C’est lui qui est perdu, enfermé dehors , qui ne sait plus et n’ose pas.

Alors, avec la certitude atroce de tricher, il répond doucement : « Oui, Délie, Picasso », et cache le regard de sa sœur contre sa poitrine que la douleur brûle.

Délie s’endort, sans rien sentir des larmes qui roulent sur ses joues. Son frère pleure sur elle."

Anne

Vernet

 

Les Demoiselles d'Avignon, Picasso

“Durant des heures, des jours entiers, Adélie s'est abîmée dans la contemplation de la montre - les aiguilles, surtout la trotteuse. Il fallait l'arrêter, la retenir. Comme une mouche dans la main. Elle a dépecé la montre - ou plutôt l'a très soigneusement démontée - et posé la fine aiguille à part, à côté. L'aiguille est restée là inerte, sans bouger. Affolée, Adélie a tourné en rond un bon moment en hurlant des riffs d'AC/DC, puis elle s'est rassise devant la montre et l'a entièrement remontée. A l'envers. Les aiguilles tournaient dans l'autre sens.”

Danse%20de%20l'arbre.jpg

Retour au thème