Un jeu qui déjoue

 

 

 

En écart au seul point de vue spectateur qui, depuis la Poétique et jusqu'aux théories postmodernes, privilégiait l’objet fini du théâtre (le spectacle et ses effets), ce sont ici les éléments esthétiques issus de la pratique théâtrale, du jeu en ce qu’il a d’irréductible, qui éclairent la création dramatique.

 

Refuser de diviser le théâtre entre création littéraire et art scénique oblige à concevoir ces deux régimes esthétiques dans l'unité générique qu'ils produisent: un art dont la singularité se renouvelle constamment dans sa confrontation au temps: « La question que je me pose est celle- ci: comment faire advenir le temps au théâtre ? », interrogeait Armand Gatti. Ce point de vue amène à considérer texte dramatique et mise en scène dans leur autonomie réciproque et à rechercher les procédés par lesquels la pratique scénique conditionne l'écriture théâtrale, dans l'espoir que cette “méditation sur la dimension historique permette de découvrir ce qui resta jadis insoluble” (Adorno).

Autrement dit, à poser cette question : le jeu a-t-il fourni ses invariants à la facture "littéraire" du théâtre?

L’analyse, en montrant l’articulation des fondamentaux scéniques aux structures sociales, établit que ceux-ci ne sont pas des pièces rapportées appliquées à un matériau narratif : ils sont le premier dispositif générique et formel à considérer dans l’œuvre. Relevant à la fois du social-historique et de l'esthétique, ils enracinent à chaque époque le théâtre dans l'histoire, d"une manière signifiante  subtile. Constitutifs tant du jeu que du texte, ils s'avèrent encore actifs aujourd’hui – quoique de façon problématique en regard de la mise en jeu scénique de représentations de l'audiovisuel : certes, en esthétique, on ne peut nier les invariants mais “lorsqu'on les arrache à leur contexte, ils deviennent insignifiants”(Adorno). Et l'audiovisuel participe des représentations sociales majeures qui nous façonnent aujourd'hui.

Le théâtre est donc un art du temps. Ni de tous les temps ni hors du temps, mais l'art du temps même, c'est-à-dire: le lieu d'où on en perçoit le passage.
Oxymoron esthétique (selon les mots de Bernard Dort), il met en jeu les institutions sociales et en accompagne les mutations. Mise en re/présentation de toute les représentations qui nous habitent, il les montre et les démonte, les dissocie pour les relier autrement et les altère pour en accélérer la recomposition - tout en soustrayant à l'oubli celles qu'il prend comme matériau et qu'il transfigure. Art au réel (le réel physique d’un espace-temps social du corps actif et de la chose dite), il déjoue le piège que tend tout représenté et tout signifié : confondre réalité et vérité : “Au théâtre, le fait qu'il faille considérer l'exécution comme la chose même (l'œuvre), et non le texte imprimé (...), atteste la précarité du caractère de chose dans l'art” (Adorno).

 

© 2013 Anne Vernet                                                                                        lire la suite...

Théâtre : le Jeu qui déjoue

1 - Un jeu qui déjoue

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« On ne dit rien lorsqu'on dit que les individus apprennent ou assument des “rôles” so­ciaux, sont conditionnés à les jouer: comment y aurait-il rôles si l'ensemble des rôles ne forment pas une pièce? Quelle pièce, qui l'a écrite? Il est possi­ble que des gens se drapent dans des tuniques romaines pour jouer la révolu­tion bourgeoise; mais comment se fait-il que ce ne soit jamais Zerline qui donne la répli­que à Agamemnon, que Brutus n'ait jamais Monsieur Perri­chon pour ami et confident? ”

 

Cornelius Castoriadis

 Pratique théâtrale

ENSEIGNEMENT


Formation du comédien:

Direction de classes d'art dramatique de 1983 à 1992 (écoles agréées, Lyon et Paris) puis de 1993 à 2000 (compagnie Anne Gabriel, Montreuil) ; direction d’un atelier de formation à la mise en scène et à l'écriture de 2000 à 2003 (Centre Culturel de Courbevoie).

 

Interventions pédagogiques (avec expérimentation du jeu et de l'écriture):
“Le règne des valets chez Molière” (classes de 3ème)
“Musset en regard de l'actualité - quatre mises en scène à élaborer” (classes de Seconde)

“L'héritage de Marivaux chez Bernard-Marie Koltès” (classes de 1ère)

“Le Procès de Kafka dans la Caverne de Platon” (classes Terminales & Hypokhâgne)...

                                                         SCÈNE et RECHERCHE
Comédienne, a joué Molière, Vian, Molnar, Musset, Dagerman...
Metteur en scène : Molière, Racine, Musset, Marivaux, Dagerman, Tchekhov, Machiavel....

Directrice de compagnie jusqu’en 2003.

Édite le Laboratoire de recherches inter-théâtrales (LABRIT) de 2006 à 2010 (revue web)

APERÇU ESTHÉTIQUE

        Si je veux vivre libre reprenait deux textes de Stig Dagerman: Notre besoin de consolation est impossible à rassasier et Tuer un enfant, avec inserts de la Crise de la culture (Hannah Arendt) et du Livre des leurres (Emil Cioran). L’esthétique de la performance mettait en parcours un monologue (1995, Théâtre du Sapajou et 1999, Théâtre de la Noue, Montreuil).

       La trilogie de l’Ecole des femmes (CC de Courbevoie 2001) mettait en jeu la troupe de Molière lors de l’École des femmes, la Critique de l’École et l’Impromptu de Versailles. Trente comédiens assumaient une quarantaine de rôles. Élaboration d'inserts écrits après improvisations à partir d’éléments historiques (Mémoires de Ninon de Lenclos et Cahier de La Grange).

       33 Évanouissements (CC de Courbevoie 2002) reprenait l’idée de Meyerhold qui, en 1924, monta le Jubilé, l’Ours et la Demande en mariage de Tchekhov d’un seul tenant afin de démontrer l’humour tchekhovien (les trois pièces présentent 33 évanouissements). Jeu et écriture collectifs unifiaient la situation et le travail de l'acteur relevait du registre meyerholdien.

        La Mandragore de Nicolo Machiavel (CC de Courbevoie 2003) rappelait la révolution humaniste de la Commedia dell’Arte; des inserts de la Vie des nonnes de Pierre l’Aretin s’y incrustaient en intermèdes.