Shakespeare :

démesure pour mesure

 

 

 

La trilogie de Henri VI, première œuvre (1592), montre une «armée de personnages qui fourmillent». Mais, dès les premières comédies, la distribution se resserre: la Comédie des erreurs, La Mégère apprivoisée et Peines d'amour perdues où s'impose la pureté du double chiasme (1593-1595). Deux ans plus tard est composé Richard III: le sociogramme est épuré selon la structure de la division de l'humanité en castes identitaires que l'on verra active dans la plupart des pièces. L’acteur-auteur a renoncé à une reconstitution "mimetique" du multiple ; il s'est saisi d'une représentation abstraite, celle de l'institution juridique théologique censée ordonner le chaos du monde nouveau, bien plus signifiante une fois soumise à l'égalité du jeu. Il a pris leçon des Italiens (de Bruno surtout sans doute, qui publia à Londres son Candelaïo). Mais "Shakespeare" paraît encore à ce point improbable à l'œil aristotélicien (notamment français) qu'on ne cesse de multiplier les hypothèses: qui et combien auraient écrit sous ce masque? Un acteur peut-il être aussi intelligent? Les émules de Mamfurio enquêtent. Or, l'auctorialité ne faisait pas la loi sur le théâtre à l'époque (la première tragédie écrite en anglais, Gorboduc de Norton et Sackville, date de 1561 et l'œuvre de Shakespeare ne sera éditée que six ans après sa mort, en 1624): le théâtre n'était pas œuvre de littérature (seuls en relevaient les "Dialogues", forme mineure exclue de la mise en jeu). Ce "procès d'auteur" relève de l'erreur anachronique (mais Molière, et Brecht, en subiront aussi). Apports, reprises, plagiats marquent une création  collectivement improvisée et vouée à l'éphèmère. La pléthore apparente ne heurte que notre goût forcé au minimalisme "efficace".

 

En réalité, la complexité et la rigueur formelles de l'oeuvre shakespearienne répondent à l'exigence du temps: les œuvres sont encyclopédiques, la rhétorique et l'inventaire s'y confondent avec l'histoire pour la constituer en science: Anatomie de la Mélancolie de Burton, Histoire du monde de Raleigh. La formation de quiconque lisait et écrivait impliquait d'acquérir ce savoir et tout acteur était lettré. Shakespeare, comme Molière, suit assidûment ses classes de rhétorique au moment même où l'Humanisme  fait subir au concept de "nature" une mutation décisive en le socialisant: Bacon, dans La Nouvelle Atlantide (publiée en 1623), substitue le concept de monde à celui de nature : tout en étant nature transformée, la société reste nature en tant qu'elle est appeleée à être explorée et pensée pour être modifiée. Le social s’inclut désormais dans “le réel à l'étude”.

L'histoire et la société forment la nouvelle "nature sauvage" que l'esprit doit tâcher de civiliser: «Les espaces initiatiques sont intérieurs à l'homme (Hamlet) ou abstraits, topographiquement mal définis, même s'ils sont extérieurs à la cité (le Roi Lear, Timon d'Athènes, Coriolan). (...) C'est la “sauvagerie civilisée” de la cour ou de la ville qui se déploie. »(1)

L'habitat du seul être sauvage chez Shakespeare, Caliban, est une île coupée du monde : «Le lieu de la sauvagerie se situe au-delà des mers ou sur le plan domestique : dans la folie, la transgression individuelle, les soubresauts collectifs; l'espace où se déchaîne la sauvagerie est l'espace imaginaire où les lois sont suspendues, transgressées ou écartées: la sauvagerie s'intériorise, elle est au coeur des hommes qui vivent au coeur de la civilité.(...) Le roi n'est médiateur entre la civilié et la sauvagerie que parce qu'il participe à l'un et à l'autre; sa fonction de héros civilisateur ne se comprend qu'en relation avec son autorité sur les espaces sauvages».

Shakespeare rapporte la forêt royale où "le sacré et la sauvagerie se jouxtent" au champ profane (maisons bourgeoises, palais politiques) comme forêt universelle des désirs et des conflits. Le sacré subit une translation vers l'espace civil et dans l'ordre du langage commun: la sauvagerie de la poétique témoigne de ce transfert. Est par là rompue la symbolique qui articulait le sacré civilisateur (et la force sauvage) à la parole royale et au système rhétorique qui en découlait: «Le sacré jouxte le sauvage d'autant plus clairement que le droit commun, la civilité bourgeoise et la nature cultivée les enserrent, les lient de plus en plus étroitement l'un à l'autre pour les faire disparaître partout où la domination des lois, de la civilité et de la culture devient plus absolue».(1)

 

Ce déplacement instaure les figures de toute origine et classe comme créatrices de significations, porteuses de parole régalienne puisque déterminante de consécutions tragiques... En transposant la sauvagerie de la forêt royale à l'espace civil, Shakespeare temporalise l'imaginaire du sacré.

 

1 Richard Marienstras, Le Proche et le lointain, op. cit. p. 30 et infra pp. 29 & 59 ainsi que 38-42.

 

 

© 2013 Anne Vernet                                                                                                                                 Lire la suite...

Théâtre : le Jeu qui déjoue

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