Psychanalyse

Psychanalyse, psychologie: quelle différence à l'heure où les deux pratiques s'interpénètrent souvent, ou se présentent fréquemment comme associées?

Je dirais volontiers que la psychologie est un discours forgé par la théorie et porté sur la psyché, indifféremment à la personne en soin et à sa singularité.

En revanche, la psychanalyse serait le discours - forcément subjectif, aléatoire - de la psyché elle-même, à travers la parole, rigoureusement privée, de la personne en soin.

Distinction d'importance car elle détermine deux pratiques, deux vecteurs, deux objectifs tout à fait distincts, appelle des cadres et dispositifs eux aussi spécifiques et implique deux attitudes de la part de la personne en besoin qui s'y adresse également très différentes.

La psychologie parlera des "patients", la psychanalyse des analysants.

Ce terme d'analysant implique en quelque sorte la volonté d'un travail actif de la part de la personne en demande. Sa demande n'est donc pas, à première vue, celle d'un individu passif attendant réponse, conseil et direction de la part du psychanalyste, appelé l'analyste.

Analyste et analysant se rencontrent autour d'une exigence, une "maïeutique" en quelque sorte, qui prétend que l'investigation intérieure, infiniment patiente et souvent empêchée, de l'analysant sur lui-même conduira ce dernier à se ressaisir de son histoire, l'histoire qui l'a conduit précisément à ce besoin de secours, et cela en présence de l'analyste.

Ce dernier s'offre ici en quelque sorte comme écoute permanente de ce que l'analysant, dans sa souffrance, ne peut plus entendre de lui-même.

La position de l'analyste est ainsi très particulière: tour à tour et tout à la fois "objet" des projections de l'analysant, protecteur de la liberté de sa parole, "écouteur" de ce qui s'y dit des douleurs enfouies, des souvenirs interdits qui auront même été oubliés, et soutien du désir d'émancipation que l'analysant a choisi d'engager sous sa bienveillance.

Dans le contexte de telles exigences, il apparaît assez évident que la "cure" psychanalytique est oeuvre de longue haleine pour les deux protagonistes, et appelle une grande régularité.

Cette régularité joue elle-même une fonction de protection quant à la démarche.

C'est aussi pourquoi le travail "sur le divan" y est nécessaire: il facilite l'introspection de l'analysant en le détournant du regard que l'analyste porterait  sur lui autant que du regard que lui, l'analysant, braquerait sur l'analyste, cherchant son "jugement".

Le divan, en permettant une sorte de relaxation par la position allongée, permet aussi à l'analysant d'entrer plus aisément en contact avec l'état de rêve où s'imagent ses désirs, ses douleurs et le vif de son travail d'analyse.

Le divan favorise le remaillage par l'analysant de sa mémoire profonde:  renouer les évènements du passé avec les significations refoulées qui les accompagnèrent  ou, à l'inverse, raccorder une angoisse diffuse à l'évènement oublié qui en fut à l'origine le facteur.

Ainsi se reconstitue l'histoire qui fit de l'analysant son propre "souffre-douleur", le rendant désormais libre de construire l'histoire de ce qu'il peut décider de vouloir devenir.

 

Peut-on nier que la pratique psychanalytique et ses extensions, philosophiques, culturelles et sociales n'aient, depuis plus d'un siècle, plus sûrement changé le monde que ne l'a réussi aucune révolution?

Qui peut nier que le plus lourd obstacle auquel s'affrontent les rêves de dictature, politique et/ou religieuse, soit justement cette conscience de l'élément psychique - conscience de nos irréductibilités profondes ?

Mais qui peut également nier que la psychanalyse libérale mal "vulgarisée" n'ait  contribué à instituer la croyance économique en point d'appui  pour chacun , se substituant à sa liberté?

Loin de se satisfaire  d'une vérité anthropologique sur une quelconque fonction que remplirait la psychanalyse dans la société, on ouvre ici la porte aux interrogations, aux défrichages et aux déchiffrages intimes et créateurs de cette part où nous sommes, en chacun de nous-mêmes et si souvent à notre insu, de cet “ensemble des autres” que nous voulons cependant cesser de subir autant que d'imposer.

AVS

Articles en liens :

 

Piera Aulagnier

Cent fois sur le métier... (on remet son écoute)

[Topique 100, Textes essentiels, pp. 9 à 19 ]

 

Sur Piera Aulagnier:

David Benhaim

“Piera Aulagnier et le concept de violence primaire”

Patrick Miller

“Métabolisations psychiques du corps dans. la théorie...”

Jean-Paul Valabrega

“Les notions de pictogramme et de potentialité...”

Nathalie Zaltzman

“La mort dans l'âme”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruno Bettelheim

Le coeur conscient (extrait)

 

Cornelius Castoriadis

Cerisy (Carrefours du Labyrinthe VI)

Psychanalyse & imagination radicale du sujet

 

Robert Colin

“L'Idéal du psychanalyste”

[Topique 106 Ethique et technique de la psychanalyse, 135 à 142]

 

Eduardo Colombo

“Le Refoulement et l'inconscient - l'activivité inconsciente”

 

Fernand Deligny

Lettre à François Truffaut

 

Alain Ferrant

“Céline, l'analyste et l'immonde interne”

[Topique 118, Le psychanalyste lecteur de l'écrivain, pp. 7 à 18

 

Sigmund Freud

La Négation

 

Simon Harel

“L'écriture réparatrice”

 

Jacques Lacan

Désir de mort, rêve et éveil

 

Pascal Le Maléfan

“Deux cas singuliers de marionnettisme délirant”

 

Patrick Saurin

La pensée Nahua sur le divan de la psychanalyse"

[Topique 101, le statut de la psychanalyse]

 

Hannah Segal

“Psychanalyse et liberté de penser”

Gerassimos Stephanatos

"Comme si le corps vivait l'image..."

(Revue Française de psychosomatique n° 56)

Donald Winnicott et le comportementalisme

 

Nathalie Zatzman

  “Une volonté de mort

[Topique  100, Textes essentiels , 85 à 102]

“Une Cicatrice extra narcissique”

[Topique 90, l'Amour, pp. 19 à 25]

“La Pulsion anarchiste”

[extrait de la Guérison psychanalytique, PUF]

 

Accès aux publications:

 

"La Mort passée", Revue Études sur la mort, L'Esprit du Temps 2020

"Imprescriptibilité de la fuite", Revue Topique n°145 "L'Art face au pouvoir", L'Esprit du Temps 2019

 

Étude d'un syndrome de relance originaire en cours de coma, L'Harmattan 2017

 

 

"Malwâââ..., le nom de la frontière", Revue Topique n° 142, "L'Animal de compagnie", L'Esprit du Temps 2018

 

 

 

"L'Objet parle", Revue Topique n° 118, "Le Psychanalyste lecteur de l'écrivain", L'Esprit du Temps 2012

 

 

 

"Lorsque Freud recommandait la prudence dans l’usage analytique du concept de guérison, il visait essentiellement : à protéger l’analyse contre la tentation et les pièges de la suggestion (...) ; ensuite Freud visait à dénoncer l’orgueil thérapeutique et à mettre les analystes en garde contre lui.

Orgueil thérapeutique qui n’est autre qu’une forme de l’exercice d’un pouvoir.

        -:-

L’identification à l’analyste ne peut être ni retenue comme une norme, ni proscrite comme une norme mauvaise. Parce que dans une analyse, jamais la question de l’identification ne peut être restrictivement et encore moins finalement posée comme identification à l’analyste.

       -:-

Cela signifie que l’analyse n’est possible qu’à l’intérieur d’un champ de suspension, de renonciation à l’exercice du pouvoir. Exigence sine qua non."

Jean-Paul Valabrega in Topique n° 100

       -:-

"Le domaine de la psychologie est très large (...).

Dans ce domaine on a introduit le comportement d’un rat dans un labyrinthe, le caractère d’un joueur d’échecs, l’interprétation des images du rêve, les hallucinations, le délire interprétatif, l’hypocondrie, la fidélité du chien et l’orientation du pigeon voyageur, la jalousie et le désir de pouvoir.

      -:-

Ceci nous amène à reconnaître dans le domaine psychique ce contenu sémantique auquel nous réservons le nom de “mental”, et qui implique l’intentionnalité ou la capacité de signifier qu’acquiert l’expression de l’acte ou de l’événement psychique (le mot ou le geste comme expression de la pensée) quand il est compris comme un signe qui informe à quelqu’un de quelque chose.

       -:-

L’activité psychique de l’homme exige une relation aux objets du monde qui est “intentionnelle”, tributaire d’une interprétation ou signification médiatisée par le signe.

      -:-

Ce qui est fondamental dans la conception du signe est qu’il est triadique, que l’acte de signification intelligible qui le constitue est un acte social qui inclut nécessairement l’autre comme partenaire de l’action.

      -:-

Le sujet intentionnel vise l’objet avec le geste ou le mot, mais la relation entre le geste et l’objet, par exemple, s’établit seulement si elle est interprétée ou comprise comme telle par celui à qui le geste est destiné.

       -:-

Ce qu’on appelle représentation n’est pas une idée, mais plutôt un processus de représentance, une relation référentielle ou sémantique de signification qui est toujours, à l’intérieur d’un système symbolique, représentation d’une autre représentation.

       -:-

Ainsi tout ce qui est refoulé est du domaine de l’intentionnalité.

          Eduardo Colombo, in Akratos, textes psychanalytiques

Topique 145.jpg
SRO couverture.jpg
Topique 142.jpg
TOPIQUE 118.jpg

(D. Benhaïm)

  BIOGRAPHIE

            &

  BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE

“L’obscurité restaure ce que la lumière ne peut réparer”

                                    Joseph Brodsky

Anne Vernet-Sévenier