3. Psyché et significations imaginaires sociales

 

 

Qui n’a vu, au cirque, des otaries jouer au ballon, un tigre faire le beau sur un tabouret ou un éléphant enrouler une danseuse dans sa trompe pour la jucher sur son dos ? On l’a vu, dans la société animale, les initiatives individuelles sont réglées par les besoins du groupe ou sa culture, sauf conditions extrêmes où la "créativité" d’un individu (imposant l’irruption d’une altérité) fait la différence. Chez nos animaux familiers la part d'expressivité plus large, quoique réglée par l'homme, permet aux groupes une auto-organisation plus souple. On observe alors un rigoureux partage des compétences (“talent” propre à chaque animal qu’il ne développerait pas dans la nature et qu’il “invente” dans la semi-liberté domestique à l’appui d’une sécurité alimentaire qui l’affranchit de ce souci) dans l’économie sociale du groupe : dans une fratrie de chiens, le talent de l’un, savoir ouvrir une porte par exemple, ne sera ni imité ni stigmatisé par ses pairs mais l’instituera simplement dans l’utile fonction d’ouvreur de porte sans que cela ne modifie sa place dans la hiérarchie, s’il y en a une. C’est seulement si le talent présente un intérêt philogénétique qu’il sera adopté par tous, transmis par les mères et inscrit dans le code commun. C’est pourquoi les otaries ne dressent pas leurs petits à jouer au basket : elles savent la prouesse inutile à leurs semblables.

 

Processus originaire et pictogramme: l'interprétation de la “monade psychique” chez Castoriadis
Le bios humain pose, au-delà de l'individualisation, une exigence d'individuation aussi forte que les lois régissant l’ensemble et qui nous apparaît, avec tout “le superflu, chose très nécessaire”(1) qu’elle génère, comme gratuite c'est-à-dire inutile du point de vue biologique(2). Ce sera l’œuvre de l’imaginaire, psychique et social, que de faire servir cette gratuité à l’économie voulue par le principe de plaisir pour lequel toute expérience doit apporter à la psyché un plus gratifiant. Cela exclut l’hypothèse de “lois naturelles” gouvernant l’économie telle que nous nous la sommes fabriquée et dont la genèse psychique, contradictoire parce qu’elle nous interdit de vivre le principe de plaisir sans principe de réalité douloureux (on verra de quoi cela est la reprise), est infiniment plus complexe. Ici, le partage des compétences ne peut seul régler l’ordre social : au contraire, l’exigence d’individuation combat partout cette limite, appelant chacun à expérimenter un maximum de talents afin d’accomplir son projet. La clé de cette exigence d’individuation qui marque le monde humain se trouve dans le postulat d’auto-engendrement psychique que posa Piera Aulagnier :

 

« L’activité psychique est constituée par l’ensemble de [...] trois processus de métabolisation : originaire, primaire, secondaire. Les représentations résultant de leur activité seront appelées respectivement : le pictogramme, le fantasme, l’énoncé. [...] Les trois processus ne sont pas d’emblée présents dans l’activité psychique, il se suivent [...], leur mise en action est provoquée par la nécessité qui s’impose à la psyché de prendre connaissance d’une propriété de l’objet extérieur à elle, propriété que le processus antérieur était dans l’obligation d’ignorer. [...] L’écart qui sépare l’entrée en action [des trois processus] est [...] réduit. La mise en place d’un nouveau processus ne comporte jamais la mise au silence du précédent. »(3)

 

Le processus originaire est donc celui de “l’invention” du pictogramme par la psyché auto- engendrée dans et par le trauma de la naissance (rencontre avec le monde, dit Aulagnier). Il est la première hallucination que provoque la toute première modification, fondamentale, de cette rencontre, celle du sein par lequel la psyché “avale sa première goulée du monde” : « Psyché et monde se rencontrent et naissent l’un avec l’autre et l’un par l’autre, ils sont le résultat d’un état de rencontre coextensif de l’état d’existant. Tout existant est auto-engendré par l’activité du système qui le représente, c’est là le postulat de l’auto-engendrement selon lequel fonctionne le processus originaire. La rencontre se joue au moment de la naissance. Vivre, c’est expérimenter de manière continue ce qui résulte d’une situation de rencontre. » (4)

 

La rencontre du sein est ici également “retrouvaille” sous une forme neuve. Que le processus originaire du psychisme se caractérise par l’auto-engendrement ne signifie pas que nous nous engendrions nous-mêmes, mais que notre psyché s’auto-engendre dans l’activité systémique que déclenche l’expulsion de la matrice (venue au monde) comme rencontre du sein nourricier (ces deux moments se suivant, normalement, dans le même mouvement). C’est sur ce postulat d’Aulagnier que Castoriadis fonde sa théorie de l’auto-création de l’imaginaire social-historique. Et c’est le processus originaire (l’hallucination postnatale pictographique) qu’il résume par son concept de la “monade” psychique. Il précise bien qu’il entend par le terme "monade" l’hypothèse d’un “bourgeon psychique” présent en tout individu dès avant sa naissance et nourri de sensations prénatales in utero. Pour ma part, je préfère parler de principe monadique. Car on est trop enclin à se figurer la “monade” comme le noyau d’un atome qu’il faudrait, à l'appui de la pensée même de Castoriadis, briser pour socialiser - contresens d’une violence inouïe : “Le besoin psychique de sens doit être satisfait, une fois la clôture monadique initiale brisée”(5). Or, c'est la naissance elle-même qui constitue cette fracture. Et il ne faut pas oublier ici que c’est parce que, on le verra, l’épreuve du premier manque est vécue comme auto-anéantissement par la monade-psyché que se préserve ainsi, en quelque sorte comme en creux, l’intégralité monadique. Dès lors, toute production de sens va obéir à la nécessité de reconstituer cette coalescence (comme on le dit des bords d’une plaie qui se cicatrise) : cohérence liant le hors soi à l’en soi. C’est pourquoi le sens (la signification) tend à se présenter comme plein. Car si la monade était et restait brisée, il n’y aurait pas production d’un “plein”, ou alors d’un “plein” lui aussi fracté, impossibilité absolue qui abolirait toute possibilité de métabolisation psychique, tout apprentissage du langage et toute socialisation.

 

1 Voltaire, Le Mondain

2 Freud, op. cit. p. 40 : « Nous n’hésitons pas saluer comme un indice de civilisation [...] ce souci que prennent les hommes de choses sans utilité [...] Cet “inutile” dont nous demandons à la civilisation de reconnaître tout le prix n’est autre chose que la beauté. »

3 Piera Aulagnier, La Violence de l’interprétation, Paris PUF 1975, pp. 26-27.

4 Ibid pp. 29 & 33.
5 Castoriadis, Figures du pensable, op. cit. p. 187.

 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                                       Lire la suite...

Le Monde des hommes sensés

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Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt,

Je hume ici ma future fumée

Et le ciel chante à l'âme consumée

Le changement des rives en rumeur.

Paul Valéry