Poésie, si l'on veut...

La peau, le tissu et la toile...

 

Nous naissons écorchés.

 

Tu veux sortir ? Tu sors

du dedans du corps

de ta mère et voilà propulsé jeté dehors

Interruption Involontaire de Naissance.

Interdit l’achèvement qui t’institue en vivant

celui-là pas un autre

ta peau

Interdite : tu nais et vivras écorché.

Tu la défendras chèrement cette peau qui te manque

on accorde plus de valeur au titre de mère de ta mère

on ne se soucie pas de savoir s’il t’est nécessaire d’apprendre

ta peau par la sienne

Peau de ta mère mais

au point où tu en es toute peau ferait l’affaire

Peau de tes pères

La seconde partie du chemin, de la matrice au monde

un monde de chemins de lait endormis.

 

Redoutant obscurément l’arrachement l’écorchement

et pour cause

la loi commune pare son refoulé des nécessités sanitaires

te secouer te claquer te faire hurler la Voix une fois te peser mesurer t’ausculter compter tes doigts de pied dix sur dix tout va bien te laver t’emmailloter tout habillé – bonnet de laine dans des chambres trop douces loin de te faire la peau il te confirme que tu n’en as pas.

 

Une peau qui t’aime suffirait à protéger ton crâne

et peu à peu, le peau à peau...

Les Animaux le font

mais non : ta mère pourrait t’écraser en dormant!

Voilà le grand bruit des hommes,

ils admirent l’objet du désir paqueté dans sa boîte.

Tout est trop cher.

Il faudrait t'aider dans tous tes mouvements,

les nécessités corporelles,

prévoir du temps et des baignoires pour que sa peau tienne te réapprenne

L’Eau

pleine de gestes doux tintinnabulants tu la reconnaîtrais dehors

car tu t’en souviendrais exactement dedans

et l’Autre ne serait pas un ennemi

 

Mais non : la société n’est pas ici

on n’est pas des bêtes

ça ne serait pas du social,

 

tu es un statut.

 

Et pour tromper le sel on te fait boire de l’eau sucrée.

 

Alors qu’elle croit n’être pas là, la société cachette la psyché neuve-née.

Suffirait-il de naître jusqu’au bout pour que l’anéantissement soit moins sujet de haine ?

Faut-il encore que la haine ne préside plus.

Que les mères cessent de n’être, in fine, que des ventres.

Qu’elles soient peau nue nudité respectée.

La peau que je revêts n’est tout que petits bouts

petits bouts petits bouts pictogramme d'un tout...

Il pleure, le Monde morcelé ?

 

Qu’est-ce qu’il y a, il a tété, il faut peser ausculter dévêtir laver recompter petits bouts, petits bouts tripoter ici là vite vite pas le temps, pourquoi tisser du corps à corps et rentrer vite,

boîte en plastique

transparent

en voilà un progrès : on peut se voir!

 

Epuisée la psyché dans sa boîte a refermé les yeux, elle ne veut pas voir ça

on la comprend

 

Yeux ouverts dans les bras de sa mère elle contemple le Sans Fond.

Son regard le dit qui nous hallucine.

 

La Voix s’est tue.

Elle gazouille, sourit, dort et apprend

Ça ne mort plus quand je séduis

c’est ça j’y gagne quelque chose.

La psyché apprend tôt à gagner sa vie.

La vie-l’autre sait mieux qu’elle. Ça sait. Elle, non.

 

Que recouvre ce tissu de soi social qui se déchire ?

L’écorchement qui ne guérit pas ?

La toile arachnéenne de liens enchevêtrés qui vient le remplacer ?

L’écorchement ne guérit toujours pas ?

 

Et après : quoi ?

Goutte de rosée, J-P Maleyzieux

Danse de l'arbre, photo x

Tambourin sur  l’acier
Au ciel la lune débarbouillée
survole mes souvenirs

Evaporées les larmes
mon pied glisse

Cri de la terre  mouillée.

 

°

 

Bleue sous la lune
la neige
écume immobile
L’abandon vide jusqu’à la mémoire

Des rêves de désir
coulent de mes déveines
Plumes sous l’oreiller

Nous avons creusé la surface d’un grand désert blanc,

retrouvé nos ossements,

pleuré sur eux des larmes de poussière

que les vents de neige ont dispersé.

 

Enfin le jour s’est levé

où nous avons fêté nos désaccords,

ivres de génie et de liberté :

 

Dans la discorde nous avons trouvé

les os vivants de nos pères.

Le fleuve coule

à pic

D’où je suis je vois friser l’écume

L’horizon court sous la mousse

 

Et mon regard, fétu emporté.

 

°

 

Déjà le crépuscule

dépose la rosée du matin

Framboises de décembre

caresses de sang coulant dans la main

 

Une voile blanche remonte le fleuve

et coule sur le miroir

S’affale sur l'eau la brise du soir

 

°

Encapuchonnées

nos filles habillées de minceur adoucissent l’hiver.

 

La neige étouffe leurs pas

 

Givre, cristaux des larmes,

le feu de l’eau de nos diamants

 

°

Chaos noir des pages blanches
le voeu de silence lu au seuil du miroir
devient l’œuf du linceul.


Momie-chrysalide on m’a habillée d’immobile
muette et sans chemin, sans voix,
juste un germe assis là
dont on ne sait d’où fleurira le reflux


ni quand s’éveilleront l’arbre et l’oiseau rafraîchis.

Anne Vernet-Sévenier