“L'Objet” de l'actualité

“Il est très rare que les faits se laissent surprendre à l'état nu” (Brecht)

Il ne s'agit pas ici de faire écho ou relais aux évènements mais d'être attentif à la qualité  de leurs comptes-rendus et de leur réception. Ce n'est pas la “vérité des faits ou l'objectivité de l'information” (aspect abondamment traité par les supports critiques) qui nous intéresse, mais la manière dont nous-mêmes construisons nos mémoires, imaginaires et consciences politiques à partir de notre présence - surdéterminée par l'industrie de l'information - à un monde en mouvement qui nous met en situation de rencontre.

Or, la représentation la plus simple de cette rencontre “a la particularité d'ignorer la dualité qui la compose”, dit P. Aulagnier*, et la  déforme aussitôt en autorencontre.

Nous voilà prisonniers de nous-mêmes.

L'inédit, le fond, le réel, est ainsi la plupart du temps dénié - tant par la marche automate de l'économie et de ses supports  que par l'inertie des valeurs acquises qui nous habitent. Nos rencontres sont aussitôt transformées en ligatures : le mode d'accès aux “réseaux sociaux”, qui nous intègre et nous  identifie par la capture, en est un bon exemple.

La présentation de l'actualité, quelle que soit son orientation intellectuelle ou politique, vise à nous assujettir en n'ouvrant (à l'insu même de ses agents) que trois options censées gouverner l'agir de nos rencontres avec le monde :

- le subir  (catastrophes, guerres, répression, faillites, meurtres, impuissance);

- le vaincre (innovation, victoires, conquêtes, révolutions ou “points de croissance”);

- le désirer (culture, merveilles de la nature et du patrimoine, élus et bonnes âmes...).

Le réfléchir, on le voit, est exclu. Exclu d'un système de "production de sens" otage de sa  productivité obligée: or un sens consommable est... un non-sens. Le sens réside précisément là où la faim, réelle ou induite, se tait devant la paix incertaine...

 

*Piera Aulagnier, “Du pictogramme à l'énoncé”, La Violence de l'interpétation, PUF 1975 p. 48

PHILOSOPHER

"Celui qui ne doute pas ne peut être certain de rien."

Johann Kepler

Le Monde des hommes sensés

L'altérité radicale - Cornelius Castoriadis et Piera Aulagnier

Les problématiques d’identité s’inscrivent régulièrement dans le débat public. Le terme est pluriel car plutôt que d’évoquer de manière abstraite, comme on le fait souvent, “la” question identitaire, force est de reconnaître que celle-ci se présente comme hétérotopique. Mais qu’elle s’inscrive dans la revendication nationale, sexuelle (ou “de genre”), religieuse, classiste ou culturelle, l’identité est à priori posée comme point de départ à la relation au monde, fondamental, originel soutien d’une intégrité parfois fantasmée comme totalité. Cette tension constitue une contradiction redoutable et place en réalité le problème de l’identité en situation d’altérité (hétéro = autre). Or, ce qui nous constitue comme porteurs d’identité survient, au fil de nos histoires, des autres et du discours de l’ensemble. Mais la genèse complexe liant altérité et identité dans ce que nous revendiquons comme “nôtre” est rarement considérée – la société elle-même, dans ses institutions, privilégiant l’identitaire.

La question de l’autonomie surgit à cette croisée entre identité et altérité et prend appui sur la tension qu’elles génèrent ensemble. L’institution – sociale, politique – résorbe cette tension en proposant/imposant des modes ou des modèles hétéronomes qui soit relèguent l’altérité au “no man’s land” d’une incontrôlable étrangeté, soit au contraire l’érigent comme “origine extérieure” de la loi. Cette défiguration sociale de l’altérité règlera les définitions d’identité.

 

Dans la dense bibliographie que suscite l'œuvre de Cornelius Castoriadis, on trouve peu d'études s'attachant à l’importance qu’y revêt la psychanalyse – ou plus exactement au facteur qu’elle constitue –, pourtant cardinale dans la pensée de ce dernier. Si on admet la référence de Castoriadis à la psychanalyse comme fondant sa théorie de l’imaginaire “social-historique”, la plupart des commentaires l’écartent (voire la renvoient au négatif, à l’obstacle à devoir surmonter) dès qu’ils essaient de construire un “projet révolutionnaire”. Comme si le propos psychanalytique, impossible à contrôler – non sans raison – entrait en contradiction avec un tel projet.

 

Mais comment éviter la question à l'égard de ce psychanalyste qui se déclarait également libertaire et révolutionnaire?

La pensée de Castoriadis ne peut être comprise et évaluée si on la dissocie de la théorie qui l’inspira : celle de la psychanalyste dont il fut l’époux, Piera Aulagnier. Cette étude remet en perspective et articule les deux œuvres dans une lecture critique de leur actualité.

Accéder à l'intégralité de l'étude...

La mémoire du jour et l'instant

Anne Vernet-Sévenier