L'eau : déterritorialisation ou reterritorialisation? C'est bien là le propre des pensées de terre que de croire que rien ne peut se dire et s'écrire hors de ses sables. Et certes désirera-t-on toujours son giron, inespéré perdu et fantasmé vital. Autre est le repos de l'île que seules les mères sages savent qu'elles sont. Et non l'éternel continent fouaillant sans répit ses entrailles bénies. Lorsque la terre se fait trop lourde, on largue les amarres. Ça ne coûte pas - ou si peu car après tout, il y a tant d'îles secrètes, anses de la débrouille en règle à l'écart des lois. Des meilleures aux pires. Des authentiques aux plus frelatées, nauséabondes. Mais ça coûte, en décision assumée de séparation. Non de rupture. Car la séparation, c'est quelque chose. Larguer les amarres : rien à voir avec le sentiment océanique que rêvent les continentaux comme leur Autre grand Tout. Car l'océan sépare et l'océan relie - tous les marins le savent. Enigme banale, et pourtant subtile. Mais jamais éclairée. Le sentiment océanique, lui, ne dit jamais que la submersion : rien de marin là-dedans, sinon le naufrage.

Vivre sur un bateau.

Véhicule, domicile, territoire. Ici le véhicule (bien moins cher parfois que la moins chère bagnole) est, bien mieux qu'aucun van routinier, domicile. Le territoire est le navigant lui-même. L'habitant. Il n'y a qu'ici et ainsi que ça puisse vraiment être : que la propriété n'existe pas au-delà de soi et de ce que l'on peut, ou pas, au jour le jour, selon les éléments - car même si on reste à quai, le vent chaque nuit d'orage vous rappelle aux amarres.

Resserrer l'amarrage - et ici le lâcher. Hisser la voile - et ici l'affaler.

Liberté éclairée des étoiles qu'ignore l'esprit continental - j'entends : impérialiste, qui amalgame sa Terre Rationnalisée à la boue des volcans et des îles comme si tout ne fût jamais qu'une grosse boule chocolat vanille à devoir gloutonner. Gourmand de ce pompon de sottise qui ne vit, en fait, non “sur” la terre, mais en elle, coincé sans le savoir, et pas né.

Caliban prisonnier de la terre-île dont il ignore la mer. VIvent les Ariels amphibies ignorés des contes... Se dégageant des tempêtes tels l'Adam et Eve de Rodin de la glaise.

Alors peut-être, un jour, enfin : la Terre comme île, cosmique?

On est là de partout -  et jamais de nulle part. Toujours un peu d'ailleurs - et forcément d'ici et maintenant, surtout quand vous gifle le vent. Précaire et fidèle légitimité des navigants - fussent-ils voyageurs immobiles, méditant le flot qui passe et les change.

Solitaires, mais pas seuls. Goût désiré subi de l'esseulement. La solidarité de l'eau. Sans texte.

Le périple de Céléphaïs, débuté en Août 2012

L'appel du large

Si les vents poussent:  Bahia à portée d'étrave au 24 janvier 14

Départ, 24 août 2012

 

“Comme prévu:  26 jours de navigation, dont 2 seulement au moteur faute de vent. Salvador de Bahia? Port industriel, comme ailleurs, partout maintenant.

Désir de poursuivre plein Sud, vers l'Antarctique : Argentine, Patagonie - puis remonter vers Chiloe. Ne pas s'arrêter, ici où d'obscènes palais écrasent les favelles, où sur le quai des enfants accourent déjà avec leurs petits chariots pour  vendre un café. Et pourtant l'envie d'être là, où je ne resterai pas. L'automne arrive, et l'hiver.

Pour passer le cap Horn il faut prendre le temps. Brésil, Pantanal, les gens, la vie et ses instants. Sur le quai, mon premier pas hésitant - celui du maître à bord qu'on n'est plus dès qu'on arrive au port.”

(Céléphaïs au téléphone le 1er février 2014)

Rio, de loin, avant d'aller plus au sud

Cap Horn

Céléphaïs arrive à Ushuaïa le 20 décembre 2014

Les bateaux français, suédois, belges, hollandais... mouillés en Terre de Feu près d'Ushuaïa ont envoyé par radio le “C”   - “Charlie” dans la signalétique radio internationale le 11. 01.15

photos Patrick Albraan

En févier 2016, Patrick embarque sur le voilier "Vénus" pour 2 mois en Antarctique:

http://celephais.revolublog.com/a-n-t-a-r-c-t-i-q-u-e-iii-a125540816

Anouk Howald réalise une éblouissante vidéo de leur voyage:

https://youtu.be/0U162cbKPjY

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