Molière ou le tour de force  

 

 

Jean-Baptiste Poquelin naît à Paris en 1622. Son père est tapissier du roi et son grand-père dispose d'une loge à l'Hôtel de Bourgogne, privilège de corporation: le doyen de la confrèrie qui gère Bourgogne est tapissier. Molière y découvrira l'Illusion comique et le Cid à 15 ans. Il poursuit ses classes jusqu'en rhétorique au collège de Clermont. Cyrano de Bergerac, Bernier et Chapelle y sont ses condisciples ainsi que le Prince de Conti. A 18 ans il rejoint un groupe d'érudits lié à Gassendi, du Collège de France, qui compte Tristan Lhermitte et Scarron1. Il rencontre Madeleine Béjart à l'un des spectacles de Bourgogne : née en 1618, issue d’une famille d’acteurs, renommée dès 18 ans et également auteur, Madeleine est égérie de Rotrou, amie de Lhermitte et protégée des Ducs de Modène et d'Orléans. En 1643 (elle a 25 ans et Poquelin 21) Molière fonde l'Illustre Théâtre avec elle et douze comédiens dont la mère, la sœur et le frère de Madeleine. La troupe est protégée par Gaston d'Orléans ; la mère de Madeleine finance l'entreprise en gageant sa maison. Deux ans plus tard la compagnie, malgré son succès contrairement au mythe, est ruinée par la rénovation qu’elle a effectuée, à ses frais, de la Salle des Métayers que l'Université bailleresse décide de démolir : les costumes sont liquidés (la valeur d'un costume représenterait aujourd'hui environ 8 000 €).

Ces costumes des compagnies dotées ne sont pas des loques: ils sont commuément rachetés par des nobles désargentés (tout étant relatif) ou des bourgeois désirant paraître. La "tradition" de la troupe misérable connaissant l’insuccès du fait de l’obstination de Molière à vouloir composer des tragédies relève de ce mythe bien commode du théâtre pauvre qui vise, depuis l’Empire, à exonérer l’institution d’un engagement économique sérieux à l’égard des scènes.

La compagnie est dissoute et le couple intègre la troupe de Dufresne, liée au duc d'Epernon. En 1650, Epernon tombe en disgrâce et Dufresne se retire: Molière prend la tête de la troupe et la place sous la protection du Prince de Conti, son condisciple au collège. Celui-ci, libertin et gassendiste jusqu'en 1657, deviendra après sa conversion un ennemi mortel du dramaturge et prendra la tête de la cabale dévote contre Tartuffe. La troupe revient à Paris en 1658, sous la protection du frère du roi qui promet à chaque comédien une pension de 300 livres – qu'il ne paiera jamais. Molière joue à la Cour. Son répertoire est celui des farces; il y excelle mais veut l’élargir à la comédie sociale et à la tragédie. Il ne parviendra pas à imposer la forme tragique, non parce qu’il n’y est pas doué mais parce que la théorie des genres ne tolère plus des praticiens la composition du "genre noble".

Sur ordre du roi la troupe partage le Petit-Bourbon avec les Italiens de Fiorelli (seule troupe à faire salle comble avec Molière), puis Louis XIV octroie à ce dernier le Palais-Royal où Poquelin travaillera jusqu'à sa mort. Il s'attachera alors à la rénovation de la comédie, en reliant la satire sociale et les structures de la Commedia dell'Arte à l'angle d'attaque de la farce. L'élaboration de l'œuvre, accomplie dans l'urgence, a compris une large part de création collective – Madeleine, Baron, La Grange, etc. Les apports amicaux sont aussi connus de Bernier, Chapelle et Ninon de Lenclos, notamment au Tartuffe (mésaventure arrivée à une famille amie de Ninon) et au Malade Imaginaire (la remise du diplôme de médecin).

 

Le Palais-Royal est inauguré en 1659 par les Précieuses ridicules: une très violente cabale provoque aussitôt l'interdiction de la pièce qui triomphe une fois l’interdit levé.

La troupe s'engage dans une carrière mouvementée (je ne donne ici que la comédie majeure de l'année):

 

1662: L'Ecole des Femmes: une cabale tente de la faire interdire; conflit théorique;

1663: La Critique de des Femmes et l'Impromptu de Versailles: le conflit fait rage;

1664: Tartuffe : interdiction (déchaînement des dévots de Conti contre Molière);

1665: Don Juan (joué, menacé d'interdiction, transformé, rejoué, interdit);

1666: Le Misanthrope
1667: Tartuffe (reprise sous le titre L'Imposteur : cabale et interdiction);
1668: L'Avare - George Dandin (deux échecs);
1669: Tartuffe : triomphe et publication - Monsieur de Pourceaugnac
1670: Le Bourgeois Gentilhomme
1671: Les Fourberies de Scapin (échec);
1672: Les Femmes Savantes (cabale - semi échec);
1673: Le Malade Imaginaire (refusé à la Cour: disgrâce - Molière meurt à la quatrième)

 

Molière écrit trente pièces en douze ans d'activité. Les dix premières années du règne de Louis XIV sont les seules où une relative liberté d’expression est encore possible.
Le “cas Molière” paraît issu de plusieurs facteurs: 1° il est un familier du pouvoir; 2° il est un praticien; 3° il est, philosophiquement, un libertin; 4° le pouvoir désire durant un temps donné que ses œuvres aient une audience. Sa carrière est exceptionnelle sous l'angle politique: il a pour protecteurs successivement Gaston d'Orléans, le duc d'Epernon, le prince de Conti, de nouveau Orléans puis Louis XIV. Et il récolte: une liquidation judiciaire, cinq interdictions, sa dernière pièce refusée, quatre échecs et sept cabales - les échecs étant ceux de ses comédies parmi les meilleures (l'Avare, George Dandin, les Fourberies de Scapin, les Femmes Savantes).

Cela devrait faire question...

 

1 Sources: Alfred Simon , Léon Thoorens et les Mémoires de Ninon de Lenclos.

 

© 2013 Anne Vernet                                                                                                                                              Lire la suite...

 

Théâtre : le Jeu qui déjoue

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