2. Mimétisme: en finir avec le mensonge

 

 

Rampent des soldats, vêtus de treillis ocellés imitant on ne sait quel boccage et coiffés de casques empanachés de branchettes feuillues : que n’a-t-on vu et revu cette image – films de fiction ou reportages ? Mais qui oserait théoriser ici que le mimétisme règle le comportement humain parce qu’il est dans notre nature d’imiter les arbrisseaux? La théorie du désir mimétique de René Girard(1), rappelée par André Orléan et Michel Aglietta pour justifier, cette fois par la psychologie, une indiscutable loi qui persisterait à gouverner l’économie, pose que “le désir ne se réalise que par la médiation d’un modèle” :

 

« L’homme souffre d’un manque d’être qui le pousse à chercher en autrui des réponses à ses questions. Il est en quête du désirable absolu dont la détention lui apporterait la plénitude mais il ne sait pas de quoi cette chose est faite. Parce qu’il l’ignore, il cherche un modèle lui permettant d’identifier cette “chose” que tous convoitent également avec avidité. L’hypothèse girardienne substitue au face-à-face sujet-objet un triangle: sujet-modèle-objet. Elle fait de l’imitation l’expression de l’incomplétude d’êtres qui ne sont pas maîtres de leur désir. »(2)

 

Suivant la Poétique(3), Girard réfère le désir mimétique à l’attitude des petits qui se ruent, dans les crèches, sur le même objet, se le disputant dès que l’un d’eux s’en saisit. Or cet exemple est une fallace et, si la méprise d’Aristote était excusable, celle de Girard ne l’est plus à l’heure de la pédopsychiatrie. Car il faut considérer ici qu’en l’absence de leurs mères, tout jouet saisi par l’un des petits est chargé par celui-ci de la présence de la sienne. Chacun d’eux maîtrise déjà depuis longtemps ce jeu de l’objet investi-substitué : qu’ils se ruent sur tout objet investi par l’un deux n’a donc rien à voir avec une modélisation mimétique. Ce qui se passe, c’est que cet objet-là, à ce moment-là, au sein de la petite collectivité inquiète, se charge d’une énorme promesse de signification, connue et familière de chacun mais en puissance d’échapper à tous.

Voilà le motif : que l’ensemble des autres puisse, non pas s’approprier, mais déposséder chacun de sa mère investie/investissante. L’angoisse collective grandit, exagérant la menace. La captabilité de l'objet (qui le menace de désacralisation) instaure son surinvestissement et le partage de l’anxiété. Et non un quelconque modèle médiateur. Certes, le désir assume bien sa genèse chez Girard : l’angoisse de la perte. Mais contrairement à ce qu’il affirme, l’enfant identifie parfaitement la “chose que tous convoitent” ; par toutes ses fibres il sait qui lui manque : il suffit que sa mère arrive (la sienne et pas celle d’un autre) pour que ça “crève les yeux” ! Il sait d’ailleurs la perte depuis longtemps : ce qu’il apprend ici, c’est d’être égal aux autres dans cette perte et cette angoisse.

Révélation inouïe qui décuple l’anxiété. Mais en aucune façon celui d’entre les enfants qui capte l’objet investi d’imaginaire ne fait modèle : si c’était le cas, les enfants cesseraient de désirer l’objet et substitueraient le modèle à leur mère. Ils ne le font jamais.

Le comportement que Girard théorise relève peut-être du conditionnement dévot ou militaire, mais non d’une pseudo "spontanéité" infantile qui prouverait là une quelconque loi naturelle. Le seul “modèle médiateur” est ici l’adulte, s’il vient trancher pour la régler l’anxiété des enfants. Car si on les laisse la résoudre entre eux, ils inventent d’eux-mêmes la solution, et elle est jubilatoire : multiplier les objets investis et leur circulation. Cela donne à penser, en regard de la masse d’artefacts que l’humanité est capable de produire... La loi dont Girard fait un absolu est celle que l’ordre nous impose en norme de l’expression autorisée du jeu de nos désirs :

 

« La civilisation veut, en outre, unir entre eux les membres de la société par un lien libidinal ; dans ce but, elle s’efforce par tous les moyens de susciter entre eux de fortes identifications et de favoriser toutes les voies susceptibles d’y conduire ; elle mobilise la plus grande quantité possible de libido inhibée quant au but sexuel [...]. Par l’hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres la société civilisée est constamment menacée de ruine [...]. La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique. » (4)

 

Le mimétisme girardien n’est au fond que le plus court chemin de l’hétéronomie : la ligne de moindre résistance à sa complète intériorisation, en bref l’aliénation au lieu de l’altération. Castoriadis confiait à Michel Tréguer que “toute tentative de dériver les formes de la société à partir des conditions physiques ou de caractéristiques permanentes de l’être humain, par exemple du désir, qu’il s’agisse du désir freudien ou d’autres versions du désir (...), le désir mimétique par exemple, toutes ces tentatives sont stériles et privées de sens. Si l’on parle d’un désir permanent chez l’être humain, peu importe comment on le définit, et que l’on veut en faire une “explication” de la société et de l’histoire, on aboutit à ce qui est, scientifiquement, une monstruosité : une cause constante produisant des effets variables.”(5)

 

1 René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Pluriel 1961
2 Michel Aglietta et André Orléan, La Monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob 2002, p. 75.

3 Aristote, Poétique IV, 2 : Nous avons tous pour l'imitation un penchant qui se manifeste dès notre enfance [...] : c'est par l'imitation que nous prenons nos premières leçons. (Paris, Belles Lettres 1973)

4 Freud, op. cit. pp. 61 & 65
5 Castoriadis, Une société à la dérive, Entretiens et débats 1974-1997, Paris, Seuil 2005 p. 85

 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                Lire la suite...

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L’imitation vise à abolir la différence.

Elle n’y parvient bien sûr jamais totalement mais c’est son but. Elle est donc naturellement très tôt en jeu dans le rapport de l’enfant avec sa mère, puis avec d’autres. Mais on comprend que cela ne puisse pas durer sans poser certains problèmes.

Comment le même mécanisme peut-il être en jeu avec la mère, le père et d’autres ensuite ? P

arce que si le but de l’imitation est d’abolir la différence, l’enfant va très vite ne plus savoir où il en est et qui il est. Il n’y a pas alors possibilité de différenciation sexuelle et générationnelle.

On trouve ce schéma dans certains états de retard mental.

L’identification, elle, bien au contraire, va permettre de faire avec la différence et même soutenir la conscience de la différence en établissant un lien avec le modèle, suffisant à inscrire une communauté mais suffisant aussi à organiser une différence.

                                                                  Michel Ferrazzi