Vu de Sirius...

 

Voyage dans le monde imaginé d'Asiki*, l'étoile du Chien

“Vu de Sirius...”

 

Trois mots qu'on lance au penseur à l'imagination téméraire qui, à l'encontre de la stricte observance de l'infiniment petit, ose enraciner son point de vue le plus loin possible de l'objet, quitte à y perdre jusqu'à toute territorialité - et s'affranchir par là des frontières, de la cartographie des champs et du cadastre des savoirs balisés... “Point de vue de Sirius” honni des doctes expertises.

Ce Sirius moqué des maîtres m'a toujours séduite, à fortiori aussi parce que l'étrange étoile est deux (voire trois...), et qui plus est la truffe d'un grand Chien stellaire, écho cosmique des amitiés canines sans lesquelles le monde me serait en retour moins facile à aimer...

Sirius - le nom à lui seul brille dans la nuit de la liberté de savoir.

 

Je découvre avec Jean Rouch que le rite des Siguis Dogons réfère à la bonne étoile... et à une étrange symbolique de l'eau liant la terre sèche au “poisson” de son scintillement lointain... La splendeur des asculptures et des masques me laisse bouche bée, l'achitecture des villages, des greniers et des falaises de Bandiagara...

 

Le dernier Sigui eut lieu de 1967 à 1973; Jean Rouch en réalisa plusieurs documentaires et études - sur les traces de Marcel Griaule qui avait suivi et décrit le précédent rite, de 1907 à 1913. Les Siguis se déroulent durant 7 ans tous les 60 ans - ils renvoient aux Jubilés de l'antique tradition hébreue qui redistribuaient les richesses  (comme une nouvelle partie de Monopoly à jouer...) et libéraient les esclaves.

 

Les dates me frappent : j'y entends un écho poétique - entre les rites, l'étoile et ces pulsions créatrices qui bouleversent régulièrement, à certaines époques, une humanité endormie sur ses habitus - de nos essors de liberté dépassant la constante répression qui s'y oppose.

M'enchante aussi l'humour de la chose : que ces grandes victoires que l'occident impose comme siennes (et toujours à posteriori) au “reste du monde” correspondraient aux rites des Siguis Dogons...

 

Il est nécessaire de ne pas esquiver, dans le genre de “l'anticipation politique”, la question du sacré.  J'imagine alors par jeu (gag à la mode Oulipo) des sociétés du futur qui se réinstituent, dans le temps, au fil de Jubilés épousant le rite Dogon (la Seconde chance, les Années sans date). Sacralisation du temps social et historique, et non plus du lieu imaginaire et désormais vide de l'intemporel et d'un réel voilé par des vérités “non-humaines” qui prétendaient guider notre obéissance aveugle et forcée.

 

Ceci n'est, je le répète, qu'un jeu poétique, métaphore de l'ignorance où nous sommes de ce que nous sommes, au sens où Stephen Hawking déclare que nous sommes de  l'Univers...

 

Le dernier mot à cet étudiant Dogon, dont Rouch rapporte la réponse ironique aux chercheurs français venus conférencer sur les Siguis: “Nous avons nous aussi notre propre interpétation de nos mythes”...

 

A chacun son étoile. Le ciel est assez grand.

AV

Remonter l'histoire de 60 ans en 60 ans, de Sigui en Sigui...

 

... par jeu et pour rire de l'imbécile orgueil que nous tirons à avoir accompli (et imposé) notre “mondialisation” (nous qui pensons les autres et pour eux), au fil de ces triomphes historiques successifs  dont nous nous attribuons le mérite :

 

 

1967-1973 : révolutions & répressions dans le monde; Sankara au Burkina; mort de Guevara (67); contraception;  pop art; postmodernisme; écologie; autogestion; cybernétique; théorie des cordes; du chaos; Mandelbrot; l'homme sur la lune (69)....

 

1907-1913 : échec de la 1ère révolution russe (1905); sciences humaines; psychanalyse; technologie (électricité); Marie Curie; aviation; Einstein & Planck; cinéma; arts nouveaux; suffragettes; vote des femmes (1913 Norvège); Sarajevo (1913)...

 

1847-1853 : Révolutions en Europe; Marx & Bakounine; abolition de l'esclavage; ruée vers l'or et conquête de l'Ouest...

 

1787-1793 : Révolution française (luttes pour l'émancipation et guerres en Europe); Olympe de Gouges; l'Egyptologie; Kant; 1ère abolition de l'esclavage (rétabli par Napoléon); 1793: la Terreur...

 

1727-1733 : les Lumières; hygiénisme; physique; débuts de l'Encyclopédie (traducion de la Cyclopaedia de Chambers 1728); sanctions sur la spéculation (après le crash boursier en 1720 du système de Law); essor de la Franc-Maçonnerie...

 

1667-1673 : Rationalisme (Descartes, Spinoza); Pascal; Leibniz et Newton; l'enseignement du cartésianisme est interdit (1671) début de l'industrialisation (Angleterre); Racine & Molière...

 

1607-1613 : Révolution scientifique (Galilée observe le système solaire, découvre les saltellites de Jupiter; conflits avec l'Eglise); le Baroque récupère l'héritage de l'Humanisme;  les Jésuites “civilisent” les colonies...

 

1547-1553 : Apogée de l'Humanisme associé aux échanges  avec l'Orient et les Arabes; Réforme; controverse de Valladolid (1550) sur le “droit moral à coloniser”; recul du catholicisme et réaction: le Concile de Trente accorde une âme aux femmes...

 

1487-1493 : Découverte du “Nouveau Monde” (Bartolomeu Dias passe le cap de Bonne Espérance en 1487  et Christophe Colomb aborde au Bahamas en 1492); écrasement des amérindiens...

 

Vers un moteur poétique (et alternatif)  de l'histoire?

Lune, premier quartier

 

 

Jean Rouch :

 

biographie et filmographie sur :

http://www.comite-film-ethno.net/jean-rouch/biographie-longue.html

 

“Les Maîtres fous” : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1956_num_26_1_1947

 

Marcel Griaule :

Selon Griaule, la cosmogonie Dogon identifie Sirius comme un trio d'étoiles :

- Sigui Tolo (“étoile du Sigui” - Sirius A),

- Po Tolo (“étoile du commencement” - Sirius B)

- Emme ya Tolo (“étoile du sorgho femelle” - non encore reconnue).

 

Dieu d'eau, consultable ici  par lien PDF

 

Hommage à Marcel Griaule,  par P. Champion

 

 

Greniers dogons

Sirius (Alpha Canis Majoris), photo x

* Asiki  est le nom ancien (babylonien) de l'étoile du Chien, c'est-à-dire Sirius - dans la Seconde chance, j'associe Asiki à Esuko, qui signifie en langue Dogon “essence de la bonté” et qualifie la femme mature accomplie (Esuko fut le nom donné par les Dogons à la collaboratrice de Jean Rouch, Germaine Dieterlen).

l'e%CC%81toie%20double.jpg