Les Années sans date

 

On est là sur les gradins assis nos perches à la main plantées dans la glace. Deux gardiens antiques dans leurs combinaisons étanches. Avec mon gros petit bidon. La rosace flamboie sous le soleil. Hypnotise le regard et décuple la pensée.

- Nous sommes des fils de meurtriers.

 

Les Années sans date posent la question d'une révolution réussie qui se verrait pourtant abattue, cette fois par la nature - cette nature dont le souci en aura pourtant guidé certains principes. Les îles sont devenues sommets continentaux : leur éthique de l'ouverture et de la limite survivra-t-elle à l'illusion totalitaire de la pression continentale? Le temps gelé est ici métaphore du suspens actuel des élans de masse révolutionnaires et des crédulités hâtives. Dans ces îles désormais pics glacés, chaque flocon, chaque cristal de glace est unique. Ils flottent dans l'air et chantent. Confrontée à la perte, à sa mortalité et à l'absurde d'une vie collective “inutilement” juste face aux incontrôlables sursauts de la Terre, l'humanité des Années sans date perd peu à peu, dans la division, le doute, le fatalisme et les distractions stériles, les forces qui lui avaient permis de vaincre l'injustice.  Or, voilà que des flots de la mémoire sociale qui l'assaille, chacun tâche d'extirper ce qui pourra soutenir la beauté du geste d'être humain - encore ici payé au prix fort.

Les sculptures de glace fondent avec le printemps tant espéré. Il faudra les recréer chaque hiver - pour en garder cette mémoire du geste aux jours futurs de désespoir. Inventer d'autres formes, l'été venant. Mais avec le nihilisme et la cupidité la guerre, alors, s'ouvre de nouveau.

Ici s'impose la question de l'art - souvent exclue du roman d'anticipation. La mémoire des années 1968 vient rappeler les dimensions sociales de la démarche esthétique. Tout comme dans la Seconde chance ou le Trop-plein d'espace,  l'art parle et ouvre à la société ce “lieu de son Autre” qui la secoue et la tient éveillée même au coeur du pire. En tant que tel il apporte cette dimension d'inflexible humanité sans laquelle nous perdrions, avec notre image, nos forces et notre liberté.

“Et tout à coup là hurle le haut-parleur de l'ordi.

 

- Il y a des jours comme ça où on ne rencontre que des abrutis. Alors on commence à douter de soi.

 

Ernesto ! Il a mis Pierrot le Fou sur le grand écran. Et monté le son à fond.

Le ressac des images hypnotise.

Voiture maison pinède plage mer pinède maison route

-Qu'est-ce que j'peux faire... j'sais pas quoi faire... qu'est-ce que j'peux faire... j'sais pas quoi faire...

Mer rochers dessins plage pinède route village

Bagarre maison pinède écrire courses plage

- Qu'est-ce que j'peux faire... j'sais pas quoi faire... qu'est-ce que j'peux faire... j'sais pas quoi faire...

Bombe enfouie

Pinède maison dîner voiture plage pinède route poursuite falaise mer

 

Boum.”

 

“- D'où elle sort cette traduction à la con ?

- Qu'est-ce qui te prend, Ek ?

- Ça n'est pas ma chanson !

- De quoi tu parles ?

- De la vraie chanson. C'est une vieille balade cubaine et voilà que...

- T'es cubain, Ek ? On te croyait turc !

- Juste parce que je fais du café turc tout le monde croit que je suis turc ?

- Laisse-le parler ! Vas-y Ek.

- La guajira guantanamera ça veut dire... la campagne de Guantanamo : le pays, le village, le coin... mais guajira ça a aussi le sens de jolie fille : jolie paysanne. Alors ça n'est pas “Guantanamera-ma-ville” ! C'est ma belle  Guantanamera. Un peu comme “ma belle paimpolaise”. Parce que la ville elle ne s'appelle pas Guantanamera elle s'appelle Guantanamo ! Et la chanson c'est une révolte contre le fait que Guantanamo à Cuba est occupée par les Etats-Unis depuis le début du siècle et que les Cubains sont impuissants contre a même si Castro refuse d'encaisser les loyers: d'accord ? Et qu'est-ce que c'est Guantanamo ? Une base militaire US : c'est déjà de là que les Américains étaient partis conquérir Puerto-Rico... putain !

- Bah Guantanamo ici ça ne parle à personne...

- Oh là vous comprendrez vite !”

(8janvier 1968)

 

“De survivance en survivance nous ne savons plus trop ce qui,

de l'espoir ou de l'angoisse, nous pousse.

Et certes une telle incertitude

tempère la violence de nos désordres.

Retour forcé au berceau.

A la clôture.

Nous voilà encore des survivants.

Mais cette fois d'une Terre effroyablement molle...

 

Ashram de Balclutha

Monts d'Otago, Grande-Zélande,

fin de l'année 2206 (approximativement)”

Carnet de travail                           

                                                                                 

Les Années sans date sont à la fois la suite et la préquelle de la Seconde Chance. Le lecteur qui aura aimé cette dernière en retrouvera certains personnages et leurs ancêtres - remontant leurs traces jusqu'en 1968. Celui qui l'ignore n'y sera pas perdu en découvrant des figures qui s'imposent par la force de leur présence et de leur situation. La vie, la mutation, la mort, tout cela les change, et modifie d'autant leur position. Grand écart, ici encore élargi, du compas du temps : si la Seconde Chance l'ouvrait entre le XXIIe et le XXIe siècle, il s'écarte ici du XXIIIe au XXe. On y retrouve même les traces d'un Trop-plein d'espace.                                                                                                                                                 

Ce jeu des mémoires emboîtées esquisse une géométrie du temps aussi loin de l'illusion des cycles et des éternels retours que de celle du vecteur temporel, linéaire et unidimensionnel, d'une téléonomie de l'histoire. Le temps est architecture. Le présent change le passé et le futur n'y est pas forcément synonyme de progrès. Seul l'humain peut le vouloir, qui le porte. Il faut parfois revenir sur ses traces et remonter à un quelconque “carrefour du labyrinthe” pour réorienter sa liberté. Chaque chapitre en est une métaphore.

 

Ainsi l'écriture s'étira-t-elle sur trois ans, en constant point d'équilibre, parfois périlleux.

L'aiguille du temps se fiche aujourd'hui dans l'ici et maintenant de chaque lecture. Entre passé et futur, liberté du regard et portée de la décision : “Tout change ; mais l'eau versée dans le vin tu ne peux plus l'en retirer”, disait Brecht.

Les Passeurs, x

 

“En sortant de son jardin Ciruela vient de se faire tuer par la chute d'un bloc de clé de voûte descellé par la fonte.

La mort triche toujours.

Printemps bris de glace. Eclats de sang gélifiés sous l'arche décapitée.

Nous avons décidé de les démolir toutes pour éviter d'autres accidents. La destruction tiendra lieu de cérémonie funéraire avant la crémation rituelle.

L'art. Ultime savoir du naufragé : la bouteille à la mer. On en a tant vu de vides prises pour des oeuvres et sans doute le furent-elles malgré elles malgré nous malgré tout : lorsque le déchet en vient à fonder l'éthique d'une société le plastique crevé est le seul Autre qui lui reste. Dans les vinyls flottants se lisaient nos désirs échoués de cruauté.

Et toujours refusions-nous de les voir.

Comme en chaque oeuvre d'art.

La beauté des sculptures fond en rigoles. La terre boit le souvenir des formes ruisselées. Aujourd'hui notre sang dans l'eau.

Ernesto s'en est allé placer des pains de plastic sur les arches. Il s'est coltiné chaque jardin tout seul : Vladimir son compère en explosifs n'est pas là. Raul qui l'a suivi s'est contenté de photographier toutes les sculptures en silence. Puis il a déblatéré.”

 

Guernica, Picasso

“Passant de l'ombre au soleil en sortant de la cour les éclats de zinc dézingué m'aveuglent. Du balcon extérieur tout là-haut sous la gouttière la prise sera bonne. Les marionnettes d'acier au zoom en contrebas.

Comme si l'image était faite par la lumière sur la lumière.

Le fer étincelant.

Il y a quelque chose à faire en travaillant les deux séries de clichés ensemble, le haut et le bas : l'éclat des zincs de Guernica sur les machettes de Kibuyé.

 

Alvise Cornaro, Guernica  à Lisbonne,

10 septembre 2001”

Danse%20de%20l'arbre.jpg

Retour au thème