Le théâtre Renaissant

 

 

Le 16e siècle puise dans l'Antiquité des références justifiant sa sortie de la féodalité. Les conflits «mêlent alors toujours les questions religieuses aux questions politiques»(1). Les nations rénovent leurs institutions, prétendent à un nouvel ordre du monde (Angleterre, Espagne), cultivent leur singularité (France) ou s’essayent à la fédération (Allemagne). Philosophie et droit élaborent des concepts nouveaux. La notion de peuple se constitue: l'évolution des idées porte la marque d'une croissante nationalisation des Etats et de la politique. La fin du 15e siècle voit la découverte des Amériques: mondialisation qui bouleverse tous les critères, toutes les certitudes.  Les têtes tournent, la terre aussi...

La langue s'émancipe de la scolastique, la rhétorique de la théologie. L’Espagne est l’initiatrice de cette émancipation. Face à la pression religieuse qui instrumentalise un théâtre où le faste et le “merveilleux” tiennent lieu de mise en jeu, les créateurs s'emparent de la nouvelle rhétorique qui lance l’idée scientifique du langage en tant que phénomène social. Soumise à l’ordre divin dans lequel la logique assurait “la vérité et la correction, en regard de ce référent, du discours énonc”(2), la ratio judicandi, auparavant théologique (raison juste), devient raison de la justice. Vient la compléter la ratio inveniendi (raison qui advient) ou inventio, qui présuppose, à partir de cette vérité, “la parole comme toujours déjà advenu” et engage “à découvrir en cet être-donné de la langue les arguments qu’il contient”.

 

Mais dès le 13e siècle les innovations poétiques espagnoles ont affirmé le sens de l’inventio comme invention en l’opposant à la ratio judicandi. Avec la razo de trobar (raison de trouver), les trobadores (ceux qui trouvent) deviennent troubadours puis jongleurs (ceux qui jonglent avec les mots, les joueurs). “Expérience de l’avènement du discours”(3) que les poètes portent au rang d'expérience amoureuse, l’inventio n’est plus “remémoration de l’être-donné du langage mais désir amoureux d’où naît le discours: le vécu est ici inventé, trouvé à partir du poétisé et non le contraire”:

« Une voix comme simple son ne peut renvoyer à l’instance du discours ni ouvrir la sphère de l’énonciation. La voix est certes présupposée, mais comme ce qui doit être supprimé afin que le discours signifiant ait lieu. L’avoir-lieu du langage, entre la suppression de la voix et l’avènement de la signification, est l’autre Voix, qui constitue l’articulation originelle du langage humain.»(4)

 

Révolution inouïe: “l’avoir-lieu” du langage n’est plus mystère divin donnant la parole: “tradition qui domine toute la réflexion occidentale sur le langage”, selon Agamben, elle pose désormais que “ce qui articule la voix humaine en langage est pure négativité”. Léonard de Vinci notait alors déjà dans ses Carnets : “ce que l’on nomme néant ne se rencontre que dans le temps et le discours”.

 

1 Jean Touchard, Histoire des idées politiques, Thémis, Paris, P.U.F. 1983 - p. 245 et infra p. 246
2 Bernard Colombat, «Personne et histoire de la linguistique», Faits de langue 1994-3 : la Personne, Paris, PUF, p.25.

3 Florence Vuilleumier, «Les Conceptismes», Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne 1450-1950, Paris PUF 1999 p. 120

4 Giorgio Agamben, Le Langage et la mort, Paris, Christian Bourgois 1997 p. 123-125 et infra p. 74.

 

 

© 2013 Anne Vernet                                                                                                 Lire la suite...

Théâtre : le Jeu qui déjoue

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