4. L'anonyme pulsion de mort

 

La mise en place d’un nouveau processus psychique ne comporte jamais la mise au silence du précédent, pose Aulagnier : de même, l’altérité (souvent défigurée en hétéronomie) que porte l’imaginaire social-historique n’abolit pas les catégories identitaires de la logique. L’avènement de l’individuation (l’autonomie des “je”) n’abolit évidemment pas non plus ni l’imaginaire social, ni les institutions identifiantes (lorsque cela survient, l’individu se met hors la loi commune, par la souffrance ou le passage à l’acte). Dans la psyché, il n’y a pas non plus hiérarchie entre les trois processus, pas plus qu’il n’y a cloisonnement ou étanchéité entre eux (sauf perturbations de type psychotique), bien qu'ils soient radicalement “autres” les uns aux autres. On le verra, Aulagnier parle du caractère de “perfection achevée” que revêtent, dès leur instauration, les processus de l’originaire et de l’imaginaire : la qualité de certaines traditions archaïques confirme le fait sur le plan collectif. Mais l’avènement du troisième processus (le secondaire, celui de l’émergence du “je” et de la rationalité de l’énoncé), ne possède pas, lui, la même qualité de “perfection achevée”. Il lui faut des années d’apprentissage pour s’ouvrir l’espace où tout peut être transformé (c’est là-dessus que fonctionne l’analyse), c’est-à-dire celui de la réflexivité, autrement dit celui de l’incertitude absolue. Le langage est le lieu de cette métabolisation : y disputent ensemble, dans leurs douleurs respectives, l’originaire, l’imaginaire et l’instance. Cette instance, c’est le Je et le Je c’est du réflexif social. La psychanalyse œuvre donc dans l’espace de cette réflexivité. Et cet espace est social. La renvoyer au seul privé (en tant que royaume du “Moi”) parce que tel se délimite le cadre légal protégeant son exercice est un abus mensonger grave de conséquences.

C’est uniquement par les Je, les individus, les citoyens et leurs débats, que peut s’exprimer l’équivalent, dans l’ensemble du collectif humain, de ce qu’est le processus secondaire pour la psyché : rationalité, réflexivité, incertitude et donc individuation créatrice.
Or, les institutions (notamment religieuses) exprimant l’originaire, l’auto-engendré travesti en “ordre indiscutable reçu du dehors” par l’hétéronomie, portent les critères ensidiques, logiques, catègoriels qui tous disent la peur de l’anéantissement et récusent la réflexivité. Ces critères s’imposent en sommet d’une hiérarchie, seule auto-justifiée, aux dépens de l’altérité, de l’imaginaire créant, de l’individuation, et de l’autonomie des Je, prétendant les dissoudre ou les absorber. Pourtant, dans la psyché, on l’a vu, c’est l’auto-engendré qui reste le prototype archaïque de la réflexivité. On mesure ici à quel point notre originaire collectif, institué, est au moins aussi névrosé que chacun d’entre nous : terrifié par la moindre réflexivité au point de l’interdire en structurant la société sur l’angoisse dont il se prétend le seul rempart, lui qui, en réalité, est cette angoisse même...
« La pulsion de mort n’a ni représentation propre, ni ancrage corporel (comme le sexuel), ni historicité, ni objectalité. »(1)

 

Quels que soient les efforts des croyances élaborées pour lui conférer un sens positif (et autant dire monstrueux par la connexion ainsi induite avec l’auto-néantisation vécue dans l’originaire), la Signification imaginaire sociale "Mort" articule l’a/sensé comme terme absurde (sourd) à toute vie humaine, et par extension comme “ombre” à toute production. Elle est Signification imaginaire sociale limite, celle qui fonde et appelle la gratuité (individuation) des créations :

 

« Alors que la religion est masque posé sur le chaos, l’art est une forme qui ne masque rien. Par là il remet en question les significations établies, jusqu’à la signification de la vie humaine et de ses contenus les plus indiscutables. [...] De ce fait, loin d’être incompatible avec une société autonome, le grand art en est inséparable. Car une société démocratique sait, doit savoir, qu’elle vit sur le chaos, qu’elle est elle-même un chaos qui doit donner sa forme, jamais fixée une fois pour toutes. C’est à partir de ce savoir qu’elle crée du sens et de la signification. »(2)

 

Cependant, les enfants “connaîtraient” la mort. Ils l’accepteraient “mieux” que les adultes. Les témoignages de soignants auprès d’enfants souffrant de maladies en phase terminale avèrent cette pseudo vérité qui nous scandalise, dans laquelle nous refusons de voir ce qui ne peut être, pour nous qui l’avons oublié, que du vu hétéronome – et le scandale, le dévoilement, est bien ici, que nous ne pouvons savoir de la mort que le spectacle : celui de la mort de l’autre.

 

« La mort est le dernier leurre que l’homme rencontre sur son chemin [...]. En désirant mourir il espère “follement” atteindre un avant du désir, en oubliant que cet avant implique l’annulation de toute possibilité d’en jouir. »(3)

 

Il faut se souvenir ici que la psyché ne put se représenter le risque de sa disparition que comme auto-anéantissement. Elle en sortit par l’hétéro-engendrement de l’imaginaire qu’il lui faut sans cesse se réapproprier et réarticuler à son désir d’autonomie. Toute menace de mort réinscrit l’auto-généré originaire : si je meurs c’est moi qui l’ai voulu(4). L’enfant est au moins aussi près de la mort que le vieillard - surtout plus près de la mémoire infantile de l'auto-anéantissement originaire : « Vivre exige, bien évidemment, la satisfaction d’une série de besoins auxquels l’infans ne peut pourvoir de manière autonome. Mais, exactement au même titre, est exigée une réponse aux “besoins” de la psyché faute de quoi l’infans peut parfaitement décider, malgré l’état de prématuration qui est le sien, de refuser la vie. »(5)

Le prix de vivre est cet effroi. On se haïrait à moins, quand on n’a pas demandé à naître. Cet enfant qu’il faut socialiser porte, avec son “innocence”, l’anéantissement comme l’une des évidences de sa vie. La naissance instaure la psyché comme “tout actif”, le premier manque la catapulte comme Néant, elle s’en recrée comme objet passif, cela afin de devenir autonome.

Oui, on se haïrait à moins – d’abord. Et tout ce qui nous entoure.

Il en faut, du sens, et de l’amour, pour vivre et faire vivre.

 

1 Nathalie Zaltzman, “Une Volonté de mort”, Topique n° 100 Textes essentiels, Paris, L’Esprit du temps 2007/3

2 Castoriadis, La Montée de l’insignifiance, op. cit. p. 76
3 Aulagnier, op. cit. p. 66
4 La “morale” capitaliste de la santé, par exemple, là aussi, dit bien à quelle régression on a affaire.

5 Aulagnier, op. cit. p. 131

 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                       Lire la suite..

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La mort ne se trouve ni en deçà, ni au-delà ;

Elle est à côté, industrieuse, infime.

René Char