La Seconde Chance

"L’ambiguïté du passé ne nous poussait plus. Il fallait aller de l’avant à partir d’un grand désert blanc, qui faisait notre héritage commun. Et l’absence improbable de l’oppresseur venait, dans nos cauchemars, nous harceler.…"

 

En cherchant, depuis le XXIIe siècle, à reconstituer ce que fut l’histoire des années 2090, Diogène et Esuko traquent la mémoire sociale perdue dans une “grande destruction” qui a failli anéantir l'humanité. 

A travers leurs yeux, nous regardons un avenir plausible comme s’il était le passé, c’est-à-dire en pesant toutes les conséquences des choix qui l'ont déterminé : prends tes décisions pour la septième génération, dit l’aphorisme indien qui inspire les deux archéologues travaillant depuis leur bateau sur le Colorado.

Leur carré de fouilles se limite à un “aquavillage” français, sur la Seine: un petit port d'habitants du fleuve, de transfuges et de révoltés reliés par une “Confédération de l'Eau” à tous les navigants de la Terre.

Nous tirons les fils des multiples fragments numériques que leurs combats, leurs espoirs et leurs défaites ont laissés - dans leur lutte pour un monde juste où le principe de l'île abolit frontières et conquêtes.

Repris dans les Années sans date, le souci est ici, à l'encontre des imaginaires “technosaturés” de la SF, d'affirmer que le monde est capable de nous surprendre, voire de nous sidérer ; que la Terre est  susceptible de s'imposer comme territoire neuf, inconnu, voire “sauvage”, à devoir toujours apprivoiser...

 

"Seul Achille Marx-Bernard était déjà arrivé au Petit Chalet. Sirotant son sixième irish coffee à dix heures du matin, il avait saisi son minicom.

- C'est la 41-100, moteur Veyron... non, venez prendre la Bugatti au Château. Tout de suite. Bien sûr, de la merde: j'ai dit fraise des bois! Pas fraise ou framboise, écrasée ou pas je m'en fous! Fraise des bois, c'est pas compliqué: vous n'avez qu'à trouver des fraises des bois. De quoi ça a l'air une Royale 1932 coupé Napoléon saignante? Je vous ai dit: j'achète l'exclusivité de la couleur, alors trouvez-la.

Il raccorcha, se fit servir une fraise des bois liqueur et contempla le contenu du verre à la lumière.

- Splendide... Ce type, là, qui avait fait pareil avec le bleu, Klein, voilà: le bleu Klein. Eh bien maintenant il y aura le rouge... non, rouge Marx évidemment non.

Il fit claquer sa langue contre ses dents, déçu. Mira la liqueur, s'encourageant, haussant le verre au-dessus de ses yeux.

- Mais... le rouge Bernard... le rouge Bernard!”

 

Séminaire du Consortium, bouquet primaire p. 294

 

Rainbox Bridge, Lac Powel, Colorado, poto x

“Je m’appelle Plumber.

Léonard Plumber.

Je n’ai qu’un seul nom : personne n’a connu mon père,

pas même ma mère.

Je me suis évadé, le 15 septembre 2090, du centre de détention annexe à la base lunaire de haute sécurité de

Blue Window.

J’ai été condamné à six ans de travaux d’intérêt général

sur cette base, le 4 avril 2087. Je n’avais rien commis de spécialement répréhensible, sinon que je fus déclaré

asocial dangereux – et frappé du soupçon de clone.

Vous entendez dire que la main d’œuvre lunaire est essentiellement constituée par des clones. Cela ne vous dérange pas trop.

Longtemps j’ai porté ce fardeau de ma non-humanité.

Longtemps je me suis à moi-même interdit d’être

un homme. ”

 

        “Gorki/ Léonard ”, noeud primaire, p 310

Carnet de travail

 

Il s'agissait de rompre avec des visions sinistres du futur sans nier aucun des dangers qui nous menacent, et dont nous sommes pour la plupart les agents. De donner corps à une idée de lutte qui prendrait le visage d’une forme autre de révolution. A la fois résistance et transformation, transgénérationnelle et disséminée, elle vise la subversion de l’existant et son retournement, morceau par morceau, pan par pan.

Les allers-retours entre Diogène et ses découvertes ouvrent un  dialogue aléatoire entre les deux époques et plein d’apories : tout ce dont le livre ne parle pas appelle le lecteur à imaginer les morceaux qui manquent dans un projet historique à constituer.

Cet appel à l'imaginaire renvoie à la pensée de l'autonomie et à l’idée d’une authentique démocratie : que chacun devienne, avec les autres, un acteur à part entière de l'Histoire et non plus un anonyme réifié, embarqué à son corps défendant dans l'histoire officielle qu'écrivent, à leur profit, les pouvoirs et les marchés.

La seule réponse qui vaille, semble-t-il, face à l’abomination qui menace, consiste à défendre l’inconcevable. Tout simplement parce que si on abandonne l’inconcevable, on renonce à ce qui signe, au plus profond de nous, notre humanité. Si nous n’avons pas le courage de l’inconcevable, il faudra renoncer à la liberté, à la philosophie, à l'art et peut-être jusqu’à l’amour même.

Indien blessé, Ousmane Sow

 

"Esuko lisait par-dessus l’épaule de Diogène.


- Ne le jette pas, dit-elle, ce passage est brouillon, mais plein de vie.
- Il suit les deux petits morceaux 151 et 152 – Argenville détruite et la fuite de Mara – mais précède le 140 : l’adhésion d’Eilif à la Conf et la mort de Léonard. Il faudrait les remettre en ordre…
- Non ! Laisse-les comme ils sont venus. Les ordonner changerait la qualité de notre témoignage. Cela imposerait de notre part un jugement.
- Mais ça n’est pas chronologique !
- La chronologie écrase le sensible. Ici, on capte une réalité plus riche : ce fragment concentre en lui ce qui l’a généré – la catastrophe, bien sûr, mais il la dépasse, parce que la vie y reprend le dessus. Si on le présente dans la chronologie, il ne devient plus qu’une simple conséquence…
- La chronologie comme reconstruction arbitraire, qui viderait l’instant de son sens ? L’Histoire imposerait une dramatisation des événements ?
- Exactement. Les résidents d’Argenville ne sont pas seulement des survivants mais des vivants, c’est-à-dire des gens qui jubilent. Ils jubilent parce qu’ils sont aidés, parce qu’ils ne sont pas abandonnés, et qu’ainsi ils sont forts. Personne ne peut survivre sans joie. L’histoire écrase toujours la jubilation.
"

Argenville 2, bouquet secondaire, p. 243

 

"Rainbow Bridge était un lieu sacré de silence.

L’atmosphère, la densité de l’air même avaient changé. C’était comme s’ils eussent pénétré une autre dimension. Esuko s’assit sur ses talons.

"La mémoire des hommes ne se confie qu’à la mémoire des hommes", murmura-t-elle en  regardant Diogène dans les yeux.

Il s’assit face à elle, cherchant quelque chose à dire, mais elle poursuivit.

Lorsqu’elle se tut, il avait compris.

La Charte de la Confédération de l’Eau n’existait que sous la forme orale."

Powell, 17 mai 2168, p. 247

“Nous avons creusé la surface d’un grand désert blanc

Retrouvé nos ossements

Pleuré sur eux des larmes de poussière

Que les vents de neige ont dispersé.

Enfin, le jour s’est levé

Où nous avons fêté nos désaccords,

Ivres, de génie et de liberté :

Dans la discorde, nous avons trouvé

Les os vivants de nos pères.”

“Tino était-il un clandestin du village fluvial? C'était l'un des rares endroits où cohabitaient des gens issus de castes différentes, à l'exclusion des lupos.

Le mode de vie marinier repoussait encore fortement les consciences : la peur de l'eau restait, pour beaucoup, le prix instinctivement payé à l'arrachement des eaux-mères lors de la naissance. L'intime dont on est séparé avec violence reste perçu comme un danger mortel - barrière psychique d'un retournement qui bloque l'incompressible douleur de la déchirure.

Les autorités avaient voulu, au début, interdire les habitats flottants "anarchiques". Mais le profit écologique les avait conduites à renoncer. L'habitat fluvial était précieux: berges entretenues, surveillance des accidents et secours auto-organisés, fleuves nettoyés des déchets dangereux ou non dégradables, présence humaine productive dans l'écosystème - régulation de la pêche et abondance d'éléments nourriciers dans les ordures organiques rejetées, production maraîchères des îles, tout cela représentait un volume d'économies autorisant une relative permissivité. On savait depuis longtemps que les groupes autogérés étaient plus efficaces que les groupes soumis - pour autant qu'on maintenait l'autogestion "dans les limites du raisonnable".

L'Indien avait tourné la tête pour contempler par le hublot le flot rapide du matin: deux couples de canards, ballottés, si légers, remontaient le fleuve à contre-courant, centimètre par centimètre, avec une patiente application tranquille.

Il prit le temps de les suivre des yeux, puis son regard revint à l'objectif.”

 

Le point de hasard, p. 13

Sitting Bull en prière, Ousmane Sow

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