8. La peau, le tissu et la Toile

 

 

 

 

Psyché artificielle, puissance de l'automate ?

 

 

“Le plus grand danger d'une prospérité due à la machine vient de ce que nous vivons pour la première fois à une époque où le confort matériel est accessible à presque tous. Si, de ce fait, nous le recherchons non pas en surcroît de satisfactions affectives mais comme leur substitut, nous risquons d'en devenir esclaves ; nous aurons besoin d'un progrès technologique toujours accru pour masquer notre insatisfaction affective et notre malaise.”(1).

 

Le cybercapitalisme mondialise le pictogramme en espéranto de l’avenir.
Or, il faut du temps à la psyché pour élaborer, après le processus originaire puis le théâtre imaginaire, un réseau de concepts cohérents, porteurs de sens, tissés dans le discours du monde et y contribuant. Or, le réseau de l’artefact cyber, d’emblée présenté dans sa “perfection achevée” s’institue par la dépendance technologique dans la folle immédiateté du “temps réel” de l’éternel présent économique. Nous devrions nous arrêter pour peser ce que cela signifie. A quoi cela nous renvoie-t-il? Les processus d’emblée “achevés” sont autant d’impasses. L’histoire de nos propres processus psychiques (ainsi l'originaire pictographique et le primaire-imaginaire), en chacun de nous, le dit. De plus, on observe autre chose ici : qu’aucune signification imaginaire sociale (ni institution) n’est forgée de façon délibérée et consciente, qu’elle s’érige à notre insu et que c’est seulement une fois instituée, autrement dit une fois que le mal est fait, que nous nous voyons assignés à modifier notre psychisme, l'institution ou la société, soit pour intégrer la nouvelle donne soit pour modifier collectivement cet institué – voire l’abolir.
Nombreuses furent les tentatives d’instituer institutions et significations délétères que les hommes durent ensuite combattre – et pour cela se combattre entre eux. En outre, les institutions meurent aussi et certaines Significations s’étiolent, s’enfoncent dans l’oubli.

 

Pouvons-nous déduire pour autant que nous assistons ici à un processus similaire à ce qui s’est produit dans le passé – l’institution de significations imaginaires sociales –, ce qui nous permettrait de forger quelque invariant théorique quant à la genèse de l’imaginaire social-historique ? Ou bien sommes-nous devant de l’inédit : un moment de l’humanité où celle-ci est en demeure de se savoir re/créée (réorganisée) par ses propres artefacts? Autrement dit qu’elle peut décider de son destin et que nous sommes, à la faveur de ce moment, devant et dans la manifestation de ce que Castoriadis nomme notre auto-création sociale ? Nous n’avons sous la main aucun modèle, aucun précédent. Et, hors l’espace-temps chichement compté de la démarche analytique, quasiment aucun dispositif de réflexivité. Nos “démocraties” ne fonctionnent contradictoirement que dans la routine et l’urgence vitale comptable et mortifère, quand ce n’est pas sous la terreur dogmatique et fanatique : autant dire qu’elles ne fonctionnent pas. En outre, la communication virtuelle et la connectique dans lesquelles nous baignons de manière parfois compulsive jouent une très sérieuse fonction palliative, quasi hallucinatoire – expliquant notre hébétude.

Comment rendre compte de ce qui est en jeu dans la relation psyché/réseaux sans se laisser piéger par un lexique biotechnologique abasourdissant? Je péfère poser la question de l’imaginaire collectif aux prises avec l’Internet et celle de la psyché aux prises avec la pratique de la connexion et des réseaux dits sociaux. Nul n’a jamais décidé de cette qualification, mais cela va comme de soi : la nature de la cyber, c’est d’être sociale, point. Les mêmes diront que celle de la psyché, c’est de ne l’être pas, monstruosité asociale. D’autres diront encore que le psychisme (et ses œuvres sociales) n’est que le symptôme de l’inadaptation de l’homme à la vie – erreur de la nature à corriger, sans doute au moyen des mêmes déficiences(2)? Inquiétants appels à l’autoflagellation... n’oublions pas : si “psyché et société sont une seule et même réalité”, alors la socialisation, via l'avènement des réseaux virtuels,  révèlerait ainsi aujourd’hui la dimension psychique de sa nature profonde...

 

1 Bruno Bettelheim, “Le machinisme”, in Le Cœur conscient, Paris, Hachette Littératures 1997.

2. Voir la thèse "néoténiste" (hautement contestable) de Gérard Mendel, après celle de Lapassade: l'être humain serait inapte à la vie car naissant systématiquement prématuré du fait du volume de son cerveau...

 

©20147Anne Vernet-Sévenier                                                                                                        Lire la suite...

Le Monde des hommes sensés

8. La peau, le tissu et la Toile

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Pas besoin de demander, il n’y a pas de réponse

souviens-toi : je ne décide rien

et je n’ai pas raison, c'est juste trop de tout

Vous nous trouverez toujours en train de bouffer

On est si jolis, oh si jolis, si disponibles

on est si jolis en creux

Ne me demande pas d'être là car il n’y a personne

et ne prétends à rien car je m'en fous

Je ne crois pas aux illusions : trop de choses sont vraies

Cessez vos commentaires : on sait ce qu’on ressent

(…) et on s’en fout

On est si jolis, oh si jolis,

si disponibles, si vides

et creux sans expression

sans expression, sans expression..

The Sex Pistols