L'art ne peut penser que s'il se joue du pire

 

 

L'art est la plus belle voie de fuite active vers elle-même que s'est donné l'humanité : créer ici un ailleurs, poser l'oeuvre comme Autre de la société et ouvrir le présent sur l'utopie: le non-lieu autrement dit le "rien à juger", le sans-faute...

Un Art qui épouse les injonctions du pouvoir est hélas toujours médiocre: son défaut est de n'opposer aucune altérité au réel imposé, confortant ainsi l'oppression du mensonge.

Si on pouvait embrasser à l'instant d'un seul regard toutes les oeuvres passées, présentes et en travail de tous les arts, on apercevrait sans doute très exactement l'état réel du monde tel qu'on ne le voit jamais : hors tous les partis pris plus ou moins obligés, les limites des sciences, l'hubris des croyances et chacune de nos  pensées locales ou globales;  hors les  faux et vrais espoirs,  les efforts vains et nos pires douleurs...

Monde interne universel.

Beau. Vrai. Bon.
 

 

L'oeuvre en l'état du monde

 

C'est pourquoi “l'exigence d'exigence” est requise.

Le retrait, le suspens, le lent cheminement d'un ouvrage pour se frayer un devenir et toucher son destinataire dans le brouhaha général. Ainsi les oeuvres produites sous la loi du marché ne concourent-elles qu'à cautionner la convoitise, dûment moralisée, de la réalité trichée que ce dernier gouverne.

Quels que soient les pas de côté qu'elles concèdent - à l'ignorance combattue, au courage politique ou à une chiche liberté mesurée au bazar d'une vulgarisation “psychanalytique” ignarde qui ne glorifie que la "pulsion". Quelles que soient les audaces extrêmes qu'on croit dérober à un ordre trop aveugle et vorace pour faire le difficile à partir du moment où n'importe quoi peut rapporter. Les oeuvres résistantes, lieux et supports libres s'effritent sous la négligence.

La créativité supplante la création, le spasme de la trouvaille le travail concentré de l'invention. Les slogans  se sont emparés du poétique : n'importe quel produit est l'oeuvre du marchand-créateur, le moindre bonbon création.

 

Temps interdit au dépôt du sens et des structures porteuses. L'art y agonise sûrement - étouffé sous le dépotoir informe de mille oeuvres mort-nées.

 

L'ultralibéralisme réalise ainsi de ce que le pire art officiel stalinien ne put imposer : vider les oeuvres du “contenu de vérité” qui leur est secret et par lequel l'art s'affirme “l'Autre de la société”, disait Adorno. Le marché dépouille ainsi l'art de toute possibilité vitale d'altérité, et cela le tuera. Tout est un peu du différent et tout revient au même. Mais la folie, elle, vient de la clôture.

 

Art enfin démocratisé” mais par le réifié - comme si là seulement, dans l'indistinction gloutonne, se tenait l'objectivité possible d'une oeuvre : celle du chiffre qui signera son sens, sa seule vérité permise. Subjectivités précaires, nullités créées, délirantes et égales du poème au désinfectant pour WC.

 

La marchandise est création, matraque le marché des artefatcs sous la pression de sa violence, toujours déployée à côté : évadez-vous! Car vous le valez bien, qui accédez au rang instantané de créateur à coups de libres clics programmés, yes we can. Marché warholien, délibérément truqué, que tags et graffitis banalisent à leur tour en s'exilant eux-mêmes. Ici figé : un instant d'éphémère où survivent des germes d'altérité... Subvertir le programme.

 

Car pourtant oui : du point de vue anthropologique, tout artefact, jusqu'au plus trivial, porte du sens créé. Non comme objet ou marchandise, mais en tant que geste. Serti dans l'objet au-delà des âges. Mais lorsque l'arbitraire marchand inonde le monde de vérités jetables produites à la chaîne, ce savoir de l'objet devient un leurre - et nos gestes, pures saccades d'automates.

 

L'art populaire dans le “temps” postmoderne

 

Distorsion des oeuvres. Les feuilletons se fabriquent dans le temps de la vie même, réel et fictif confondus des héros-acteurs : la fiction recouvre le réel, épousant les générations “incarnant”, comme s'il s'agissait bien d'un héritage, la dramaturgie parentale, sociale et bientôt ancestrale, romancée, actualisée, transformée, reproduite. Dès lors, se dissout l'auteur : occupent, en posture auctoriale et conformément à la genèse ouverte de leurs héros projetés, des “équipes créatives”, elles aussi transgénérationnelles. S'ouvre alors le non- temps d'interminables séries s'étendant sur plusieurs décennies, dans lesquelles l'histoire (l'actualité même du moment) est convoquée, rejouée, exorcisée - mais en vain. Mise en hallucination, narcissique et collective, d'une humanité en auto-sidération, sans dehors, sans inconnu et sans autre.

Pendant ce temps, nous y perdons la capacité à changer les choses, hors du scénario s'écrivant simultanément à nos luttes et les couvrant de son ombre.

 

A.V.

L'homme et l'enfant (détail), Ousmane Sow

 “La structure est le dépôt d'une durée.

Roland Barthes

  “On ne peut imaginer ni l’objet sans l’homme, 

   ni l’homme sans l’objet.”

Tadeusz Kantor

   “La beauté est quelque chose de fugitif fait

    pour durer.”

Bertolt Brecht

Geste est le nom de cette croisée où se rencontrent la vie et l'art, l'acte et la puissance, le général et le particulier, le texte et l'exécution. Fragment de vie soustrait au contexte de la biographie et fragment d'art soustrait à celui de la neutralité: pure praxis.

Ni valeur d'usage, ni valeur d'échange, ni expérience biographique, ni événement impersonnel, le geste est l'envers de la marchandise, qui laisse précipiter dans la situation les cristaux de cette substance sociale commune.

Giorgio Agamben

«Si nous devions oser nous lever et exprimer notre monde dans sa plus vive violence orgasmique haute en couleur et pas dans la stérilité abstraite d’une conformité ; si nous devions ratisser de nos doigts le fond même de l’océan, parmi les débris et les décombres des déchets humains, peut-être tomberait-on sur la clé que, depuis longtemps, nous avons égarée dans la mer. La clé qui ouvre la porte rouillée derrière laquelle notre raison continue à être prise en otage, la clé qui réincarne la vocation de pensée qui nous rend humains et qui nous pousse à nier l’ordre présent et démontre, une fois pour toutes, que l’histoire n’est pas terminée, car nous sommes ici. Encore.»

Boyzie Cekwana

 

Anne Vernet-Sévenier