9. Construire : des hétérotopies à l'autonomie

 

 

« Il y a des lieux réels, effectifs, dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre- emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés. Ces lieux, parce qu’ils sont autres que ceux qu’ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies. »(1)

 

Toute hétérotopie est en puissance de s’imposer en hétéronomie pour peu qu’elle aimante illusion collective et capacité de contrainte. Ainsi, l’autonomie (au sens pathogène) prise par la finance à l’égard de l’économie montre-t-elle que, dès qu’elle est capturée par une activité au détriment des autres, l’autonomie s’inverse en hétéronomie. Cependant, on peut aussi parler d’hétérotopie à propos des diverses entrées du corpus castoriadisien labyrinthique qui mènent à autant de champs habituellement clos : philosophique, sociologique, politique, économique, psychanalytique, scientifique, pédagogique.

 

Hétérotopie et démocratie seraient liées : « Parmi toutes les figures du Panthéon, il se trouve que Thésée a été choisi pour représenter la naissance de la démocratie, dont on sait qu’elle structure la civilisation de la Grèce antique et qu’elle organise, au-delà de l’antiquité, les prémisses de la formation de l’Etat moderne. [...] Alors que la tribu disparaît progressivement pour se fondre dans l’Ethnos puis dans la Polis, forme achevée de la démocratie classique, la fratrie s’affirme en tant que cellule de base, noyau unitaire de l’exercice politique, élément invariant d’un système en changement profond. L’unité familiale proprement dite, tant dans sa dimension politique (la royauté héréditaire) que dans sa dimension privée, éclate dans cette double direction constitutive de la démocratie. »(2)

 

La théorie castoriadisienne de l’imaginaire tente d'unifier le dédale de ces champs qui se renvoient l’un à l’autre leurs vérités comme autant de réalités, et avec elles nos incertitudes : “L’homme contemporain veut-il la société dans laquelle il vit ? En veut-il une autre ? Veut-il une société en général ? La réponse se lit dans les actes, et dans l’absence d’actes”(3). Le concept d’imaginaire social-historique nous délivre de la dictature de vérités théorisées en réalités... Mais chaque entrée du labyrinthe castoriadisien peut ramener à l’impasse pour peu que sa figure fasse oublier les carrefours par lesquels seul l’ensemble des chemins (ou des méthodes) articulés permet de faire face au Minotaure théologique. Ainsi l’imaginaire social-historique montre-il, avec sa nature, sa limite : celle qui rabat la rationalité des individus, si on la réduit à la logique hétéronome instituée des définitions acquises, sur l’illusion collective : “Le terme d’imaginaire signifie que la définition concernant la réalité de la chose nommée cède le pas à la fonction de valeur identificatoire qu’elle va tenir” (Aulagnier). Dans l’imaginaire actuel, statut équivaut à hétéronomie. Sous quelles conditions pourraient exister des statuts (un institué) et un identitaire qui ne soient pas hétéronomes ? La réponse incombe à chacun d’entre nous : “Pourquoi c’est l’hétéronomie ? Parce qu’il y a cette fantastique inertie des êtres humains au sens le plus métaphysique du terme”(4).
Certes mais une telle inertie, il faut le dire, nous est dûment imposée, inculquée. Plus encore : c’est en elle que se dit, se hurle, l’infranchissable hétérogénéité entre social et psychique. En peut-il être autrement ? A quel prix ? Qu’est-ce qui se joue, ici, vraiment ? Et pourquoi toute philosophie, toute théorie politique dénie-t-elle systématiquement le fait – comme si elle considérait que la dictature instituée de sa vérité allait comme par magie le dissoudre ? L’hétérogénéïté entre social et psychique est précisément ce qui permet le travail, la transformation, la création, le risque de la décision. Doit-elle se dépasser par la sublimation ? Se réduire ou se rendre poreuse à travers des institutions porteuses d’autonomie ? L’autonomie ne serait-elle pas alors ici une forme de sublimation voire une illusion?

« Voilà le pivot sur lequel s’articule la démocratie : l’équipotence de valeurs fonctionnant dans divers registres qui doivent être rendus comparables. Pour ce faire et fonder l’égalité de cette nouvelle société, un concept apparait en tant que mode de gestion des rapports entre le public et le privé et des rapports internes des deux sphères : la Loi. Dès l’origine, la Loi prend dans la démocratie le rôle de la figure de l’Autre. A la fois système de normes, pôle identificatoire dans la construction de la “ressemblance différente” et support du symbole qui permet la circulation du désir. La Loi fonde en même temps l’égalité : isonomia est exactement l’égalité par la loi. »(5) Ce “rôle de la figure de l’Autre” que s’approprie la loi, c’est très exactement l’hétéronomie – tant que l’autonomie n’aura pas proposé une institution de l’altérité adéquate à son respect.

 

Les “trois professions impossibles”, l’instituant et la société autonome

Reprenant l’idée de Freud(6), Castoriadis qualifie de “professions impossibles” la psychanalyse, l’éducation et la politique. Le terme de profession renvoie à la nécessité économique et anthropologique du travail. Y intervient “l’Eros libidinal” – lien sans cesse recréé d’une unité sociale que le travail et surtout l'économie sont impuissants à forger seuls et dont la tension fait de la nécessité le support de la sublimation.

 

« Instituer signifie donner commencement, établir. [...] Deux moments ou principes se conjuguent [...] : l'un est le principe instituant par lequel une nouvelle forme advient, l'autre le produit de cet acte, l'institué. Par celui-là l'invention et la création font leur rentrée dans l'histoire, par celui-ci la répétition, la reègle, la copie, organisent la continuité et résistent dans la quotidienneté du temps qui passe. [...] Même dans l'obscur instant où l'institué se reproduit, la gestation d'un non-encore-devenu travaille pour rompre les bornes de ce qui est et permettre au nouveau de s'établir à son tour. Cependant, la capacité créative, l'esprit alerte et critique où loge le principe instituant sont fragiles devant le poids écrasant de la réalité établie. La morne répétition de l'institué s'abrite derrière la sécurisante sacralité de la loi (ou de la norme) et renvoie sans cesse au temps mythique de l'origine où les principes furent posés, libérant le temps historique de tout questionnement. [...] Ou l'institution est auto-critique, ou elle devient une aliénation. »(7)

 

1 Michel Foucault, Dits et Ecrits, 1984, pp. 46-49.
2 Jean Ménéchal, Psychanalyse et politique, le complexe de Thésée, Paris, Erès 2008 pp. 161 & 164.

3 Castoriadis, “La crise des sociétés occidentales”, Politique internationale n° 15, printemps 1982 p. 147

4 Castoriadis, Fait et à faire, op. cit. p. 207.

5 J. Ménéchal, op. cit. p. 169.

6 Voir Freud, Malaise dans la civilisation, op. cit.

7 Eduardo Colombo, “Principes & modalités”, Quatrième Groupe de Psychanalyse, 2001
 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                 Lire la suite...

 

Le Monde des hommes sensés

9. Construire: des hétérotopies à l'autonomie

C’est ainsi que parlait sans un mot ce jeune homme

Entre le fleuve ancien et le fleuve nouveau

Où les hommes noyés nagent dans leurs autos.

C’est ainsi, sans un mot, que parlait ce jeune homme

Et moi l’oiseau-forçat, casseur d’amère croûte

Vers mon ciel du dedans j’ai replongé ma route,

Le long tunnel grondant sur le dos de ses murs

Aspiré tout au bout par un goulot d’azur

Là-bas brillent la paix, la rencontre des pôles

Et l’épée du printemps qui sacre notre épaule

Gazouillez les pinsons à soulever le jour

Et nous autres grinçons, pont-levis de l’amour

Mai mai mai Paris mai

Mai mai mai Paris

Claude Nougaro