La Commedia dell'Arte,

Ruzzante et Giordano Bruno

 

 

 

La  “Comédie de l'Art”(1)

 

L'Italie du 16e siècle se caractérise par son hétéromorphisme: dix Etats la constituent et autant de langues s'y parlent. Mais l’unité de l'imaginaire collectif italien, profondément ancré, remonte à l'Antiquité: on serait en droit de penser que, plus celui-ci s'affranchirait de la visée centralisatrice de l'Eglise, plus il unirait les identités régionales. Or, les rivalités entre Etats déclenchent des conflits dans lesquels s'immisce la papauté, enjeu d'alliances. Cette configuration instable va nourrir l'esthétique de cette Commedia dell’Arte qu'inspire le mouvement humaniste: celui-ci va fédérer le pays en rappelant la mémoire antique tout en se différenciant en autant de courants qu'il y a d'Etats : «Face à l’autorité de l'Eglise, la bourgeoisie de l'Italie du Nord et du Centre éprouve le besoin d'affirmer son indépendance: les confréries consacrées aux spectacles religieux, nées aà Pérouge et Bologne au 13e siècle puis à Mantoue, Bergame, Rome et Florence, se tournent vers des spectacles laïques avant de commencer à disparaître après le début du Concile de Trente (1545-1563). »(2)

La puissance du mouvement humaniste et sa diversité, en parfaite cohérence avec la situation sociopolitique composite, vont soutenir la création polymorphe de la Commedia, son exceptionnelle longévité et son influence mais aussi sa résistance formelle à évoluer par elle-même. «Dans la Renaissance italienne, là encore, la plus fantastique libération d'énergies artistiques est allée de pair avec la désintégration politique. »(3) L'Italie connaît donc une évolution alors inverse à celle de la France: la diversité politique et linguistique va générer l'esthétique scénique la plus synthétique: «Essentielle est l'affirmation humaniste de l'italien comme langue de culture à l'égal du latin: Venise en est le moteur, avec Pietro Bembo, qui conduira à l'assimilation du “bon” italien au pur toscan. »(4)

L'enjeu de l'unité linguistique recoupe ici celui de l'hégémonie plus que précaire de la Toscane. L'usage du toscan reste donc relatif: l'Eglise maintient le latin (textes de loi, enseignement, courants littéraires et philosophiques) et, dans les Etats résistant à ceux du Nord, langues locales et dialectales s'opposent à l'hégémonie nordiste et à la latinisation. Mouvements humanistes et nouvelles formes théâtrales se développent d'un même élan dans ce contexte. La Commedia fait corps avec l'idéal humaniste : poètes et philosophes recourent à ses scènes pour élargir leur audience. Cette collaboration mobilise créateurs, mécènes, princes et parlements: l'Italie devient un véritable laboratoire dramaturgique.

Un autre facteur articule la scène à l'humanisme, cette fois sur le plan philosophique et esthétique: l'invention de la perspective qui déborde largement la peinture et la scénographie. Centrale à l'humanisme renaissant, la perspective révolutionne la mimesis. Il s'agit d'une nouvelle organisation de l'espace humain, social et symbolique: la place assignée à l'homme dans le monde change. Cette innovation appelle au théâtre de nouveaux modes de jeu (et pas seulement de décor) en s'appliquant aussi au langage dont elle "déhiérarchise" les éléments: la rhétorique s'affranchit de l'impératif logique ou plutôt théologique et se réclame d'une démarche empirique.

Cela rendra puissamment opératoire le sociogramme de la Commedia dell'Arte. Le polymorphisme italien appelle le "point de vue" qui révèlera son unité en mettant en perspective sa multiplicité apparente. C'est ce que réalise cette Comédie de “l'Art” qui est, selon la signification renaissante du terme, art de la perspective: il s'agit d'élaborer, par une nouvelle façon de mettre en jeu, une perspective théâtrale séduisante aux vertus "pédagogiques" en vue d’un nouvel ordre du monde. Ce qui subsiste de la Commedia à travers l'imagerie stéréotypée dont le 19e siècle l'affubla après Gozzi et Goldoni n’a donc que très peu à voir avec l'incroyable puissance subversive et créatrice qui anima le genre à partir de 1514 (avec la Mandragore de Machiavel) et pendant près de trois siècles.

 

1 Sources: A. Vernet, La Formation de la Comédie genre et métier au 16e siècle, mémoire de DEA (EHESS 1999)

2 P. van Tieghem, op. cit. pp. 10-11.
3 E. Wind, Art et anarchie, Paris, NRF Gallimard, 1988 - p. 32
4 Coll. “Europe” , T.1, op. cit. p. 348.

 

 

 

© 2013 Anne Vernet                                                                                                             Lire la suite...

Théâtre : le Jeu qui déjoue

4 - La Commedia dell'Arte

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