Avant-propos

 

 

Les problématiques d’identité s’inscrivent régulièrement dans le débat public. Le terme est pluriel car plutôt que d’évoquer de manière abstraite, comme on le fait souvent, “la” question identitaire, force est de reconnaître que le celle-ci se présente comme hétérotopique. Mais qu’elle s’inscrive dans la revendication nationale, sexuelle (ou “de genre”), religieuse, classiste ou culturelle, l’identité est à priori posée comme point de départ à la relation au monde, fondamental, originel soutien d’une intégrité souvent fantasmée comme “totalité”. Cette tension constitue une contradiction redoutable et place d’emblée le problème de l’identité en situation d’altérité (hétéro = autre). Or, ce qui nous constitue comme porteurs d’identité survient, au fil de nos histoires, des autres et du discours de l’ensemble. Mais la genèse complexe liant altérité et identité dans ce que nous revendiquons comme “nôtre” est rarement considérée – la société elle-même, dans ses institutions, privilégiant l’identitaire.

La question de l’autonomie surgit à cette croisée entre identité et altérité et prend appui sur la tension qu’elles génèrent ensemble. L’institution – sociale, politique – résorbe celle-ci en proposant/imposant des modes ou des modèles hétéronomes qui soit relèguent l’altérité au “no man’s land” d’une incontrôlable étrangeté, soit au contraire l’érigent comme “origine extérieure” de la loi. Cette défiguration sociale de l’altérité règlera les définitions d’identité.

 

Dans la dense bibliographie que suscite l'œuvre de Cornelius Castoriadis(1), on trouve peu d'études s'attachant particulièrement à l’importance qu’y revêt la psychanalyse – ou plus exactement au facteur qu’elle constitue –, pourtant cardinale dans la pensée de ce dernier(2).
Si on admet la référence de Castoriadis à la psychanalyse comme fondant sa théorie de l’imaginaire “social-historique”, la plupart des commentaires l’écartent – voire la renvoient au négatif, à l’obstacle à devoir surmonter – dès qu’ils essaient de construire, à l’appui de Castoriadis lui-même, un “projet révolutionnaire”. Comme si le propos psychanalytique, impossible à contrôler – cela non sans raison – entrait en contradiction avec un tel projet.

Mais comment éviter la question à l'égard de ce psychanalyste qui se déclarait également libertaire et révolutionnaire(3)? Renvoyée à la pièce rapportée, la psychanalyse est cantonnée au postulat posé par Castoriadis: l'imaginaire social-historique s'auto-instituant en ordre collectif et la psyché “sont une seule et même réalité”(4).

Une fois ce point concédé, on délaisse le facteur et la plupart des lectures s’efforcent de rapporter au connu, philosophique et/ou politique, la visée autonome de la société future.

Dès lors, cette visée se dissout dans l’évanescence, parce que c'est la permanence du facteur psychanalytique, dans la théorie castoradisienne, qui permet de mesurer la pertinence de cette théorie et garantit le caractère d'autonomie du projet qu’elle porte.

Il convient de revenir brièvement sur l'évolution des contextes politiques et idéologiques qui régirent l'exercice psychanalytique. Castoriadis en a lui-même tracé l’historique. Cependant je m’attacherai à un autre point de vue, moins technique. Cela éclairera peut-être ce qui motive, dans ces lectures, l'éviction du donné psychanalytique et donc du facteur individuel, indissociables non seulement de la nouvelle compréhension du social que proposa Castoriadis mais aussi de quelque visée de transformation collective que ce soit, faute de quoi tout projet révolutionnaire se condamne irrémédiablement à l'échec par exclusion de l’autre (hétéronomie en termes castoriadisiens, paranoïa en termes freudiens).

En 1929, au vu des bouleversements politiques qu'il observait (stalinisme, fascisme italien, montée du nazisme), Freud renvoyait les projets révolutionnaires à la pulsion paranoïaque:

 

« Un autre procédé [...] voit dans la réalité l'ennemie unique, la source de toute souffrance. On peut [...] s'aviser de transformer ce monde, d'en édifier à sa place un autre dont les aspects les plus pénibles seront effacés et remplacés par d'autres conformes à nos propres désirs. L'être qui, en proie à une révolte désespérée, s'engage dans cette voie pour atteindre le bonheur n'aboutira normalement à rien; la réalité sera plus forte que lui. Il deviendra un fou extravagant dont personne, la plupart du temps, n'aidera à réaliser le délire. [...] Chacun de nous, sur un point ou sur un autre, se comporte comme le paranoïaque, corrige au moyen de rêves les éléments du monde qui lui sont intolérables, puis insère ces chimères dans la réalité. Un cas présente une importance toute particulière [...] : lorsque des êtres humains s’efforcent ensemble et en grand nombre de s’assurer bonheur et protection contre la souffrance au moyen d’une déformation chimérique de la réalité. » (5)

 

Cette affirmation portera la psychanalyse, malgré sa logique disposition à l'envisager, à renoncer à une transformation radicale de la société et à se replier dans la sphère privée – ce qui condamna à un embourgeoisement suspect aux yeux des uns “l'amoralité” émancipatrice sulfureuse qu'elle revêtait aux yeux des autres. Or, à propos de notre attitude envers la souffrance d'origine sociale (celle “qui nous vient d'autrui”), Freud constatait :

 

« Nous nous refusons à l'admettre, nous ne pouvons saisir pourquoi les institutions dont nous sommes nous-mêmes les auteurs ne nous dispenseraient pas à tous protection et bienfaits. [...] Assertion si surprenante qu'il y a lieu de nous y arrêter. D'après elle, c'est ce que nous appelons notre civilisation qu'il convient de rendre responsable en grande partie de notre misère [...]. Je déclare cette assertion surprenante parce qu'il est malgré tout certain - quelle que soit la définition donnée au concept de civilisation - que tout ce que nous tentons de mettre en œuvre pour nous protéger contre les menaces de souffrance relève de cette même civilisation. » (6)

 

1 Le site Agora International présente la bibliographie la plus exhaustive sur le sujet.
2 Ainsi, "Psyché: de la monade psychique au sujet autonome", Sophie Klimis et Laurent Van Eynde (Cahiers Castoriadis n° 3, Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles 2007) envisage le propos psychanalytique essentiellement du point de vue philosophique. On trouve une étude plus spécifiquement axée sur le lien psyché/société dans la conférence donnée par Georges Bertin, “Les Figures de l’autre chez Cornelius Castoriadis”, séminaire CNAM- IFORIS 2005 – mais toutefois un peu simplificatrice quant à ce qu’il nomme la “psychogenèse”. De même, Michèle Ansart-Dourlen, dans les articles qu’elle consacre à Castoriadis et aux thématiques de l’autonomie, de l’hétéronomie et du fanatisme (“Cahiers de psychologie politique”, revue web), envisage la psyché exclusivement sous son aspect déjà socialisé dans et par (?) l’imaginaire collectif, ce qui fait perdre de vue les raisons profondes, toujours à l’œuvre, qui motivent nos souffrances comme les impasses sociales dans lesquelles nous nous débattons .

3 Entretien avec Daniel Mermet sur France-Culture, Novembre 1996
4 Dès L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil 1975, son premier ouvrage.
5 Freud, Malaise dans la civilisation (1929), Paris, P.U.F. 1971 (10e éd. 1986), p 26.

6 Ibid, p. 32.

 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                      Lire la suite...

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