1. Altérité et cohérence répressive

 

 

Bien que la chanson Les histoires d’amour finissent mal des Rita Mitsouko reprenne le thème aragonien de l’amour plus puissant que son échec raisonnablement programmé, l’actualité du message freudien a toujours quelque mal à se faire entendre : “le commandement: Aime ton prochain comme toi-même est inapplicable ; une inflation aussi grandiose de l'amour ne peut qu'abaisser sa valeur.”(1)  Il en va de même pour l'aphorisme lacanien : l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

 

Survolant les horreurs qui ont émaillé deux millénaires couverts par le christianisme et superbement indifférent aux pires d’entre elles, l’amour ne cessa d’incarner “la” valeur cardinale, culminant au XIXe siècle dans la révélation romantique de son échec. Le mouvement “peace & love” des années 1970 paraît en avoir été le chant du cygne collectif. Mais nous persistons. Savoir désormais qu’il n’y a ni amour heureux, ni histoires d’amour finissant bien ne nous empêche pas de nous rêver comme l’exception qui confirmera la règle : ce sont toujours les autres que la réalité du deuil et de la douleur rattrapera... Il faut l’amour pour mener des révolutions aussi illusoires que lui. Lien social pulsionnel, “l’Eros libidinal” qui pacifie, par l’agglutination, la société là où ni le travail ni l’économie n’y suffisent (Freud) renaît des cendres sous lesquelles le conformisme et la passivité l’étouffent et se mue en passion violente qui n’échappe à la destruction qu’en détruisant tout ce qui s’oppose à elle: “les révolutions finissent mal... en général” et sèment en chantant derrière elles leurs charniers pleins d’Autres. N’empêche : chaque nouvelle “insurrection qui vient” sera la bonne, et l’exception, enfin. Une révolution n’a jamais de “seconde chance” : chaque première d’entre elles est toujours la seule vraie, l’unique, et doit à ce titre réussir (absurdité conceptuelle que ce déni de réalité qui d’ailleurs, aujourd’hui, apparaît assez clairement à chacun pour justifier bien souvent la résignation). Aussi échouent-elles toujours. L’utopie trahie, c’est cela : délire forgé d’une certitude aveugle que la raison dément. Car, en tant que désir, l’utopie est légitime. Mais la transformer en vérité relève du fanatisme. Il faut alors donner à cette certitude toute l’apparence scientifique (ou religieuse) d’une loi inexorable : l’imaginaire marxiste en fut un exemple. On voit ainsi aujourd’hui l’imaginaire religieux prendre la relève de l'imaginaire du matérialisme “scientiste”.

Le fil du rasoir est bien étroit. Les structures de pouvoir – et par conséquent leurs institutions – s’originent généralement dans ce qu'on peut nommer des “cohérences répressives”... C’est particulièrement le cas des organisations révolutionnaires – bien que leurs discours appellent à l'émancipation, à la justice et stigmatisent la violence dont elles sont la cible : on s’attendrait donc à ne voir à l’œuvre la répression que venant des rangs de l’institution qu’elles combattent, et pourtant... La cohérence répressive est constitutive de la solidité de leurs stratégies – même lorsqu’il ne leur reste plus que leur “post-échec” pour espace de survie sinon de développement. Mais la violence ne peut toujours pas y être exprimée : s’y substitue la critique, en termes obsessionnels, la déploration séduisante d’un discours compassionnel unificateur et fusionnel... Le processus révolutionnaire est ainsi vicié par le contexte de l’échec raisonnable autant que par un raidissement auto-répressif exacerbé par l’inévitabilité de la “trahison” à venir. La cohérence répressive prélude en réalité à l’échec : elle en constitue le facteur. Facteur double: externe, par la répression que l’ordre institué fait subir aux mouvements pré-révolutionnaires, et interne par l’auto-contrainte sans laquelle aucun projet de bouleversement collectif ne peut coaguler sa puissance, forger ses armes et constituer, au moins, une menace. C’est cette cohérence répressive interne qui ici intéresse.

 

La cohérence répressive est tôt intégrée par l’individu, quelles que soient la classe et la culture qui déterminent sa socialisation. L'hétéronomie s'inscrit comme “loi du dehors”, imposée de l'extérieur avant que ce dehors puisse être apprécié et connu. Dès lors, il demeure menaçant et, parce qu’elle implique l’introjection d’une instance inconsciente et censurante retournée contre soi (le Surmoi), l’intériorisation de la contrainte est sentiment de culpabilité : mauvaise conscience qui n’est, dit Freud, qu’angoisse devant la perte de l’amour, angoisse “sociale”, précise-t-il. Ainsi l’hétéronome (hétéro = autre) apparaît comme injonction naturelle de l'environnement face à laquelle la psyché dès lors “rebelle” ne peut qu’être coupable. Pour maintenir sa pression, et avec elle la structure, l’injonction s'habillera de significations toujours plus complexes: loi, morale, devoirs, convenances, ordre suprême, vérité, croyance et toutes les catégories identitaires par lesquelles la psyché, avec la civilisation qui est son élément et par lequel elle subsiste en tant que porteuse de sens, s’auto-protègent ensemble du retour toujours redouté du chaos : « Rien ne peut entrer dans une psyché singulière qu’à condition d’être métabolisé par elle. Et rien ne peut entrer dans une société qui ne soit réinterprété, mais en fait recréé, reconstruit pour prendre le sens que cette société-là donne à tout ce qui se présente à elle. »(2) “L'autre” - qui persiste à subsister dans sa réalité radicale et objective - sera renvoyé à tout ce qui n’est pas déjà contrainte intériorisée (et épousée au terme de ce mariage forcé) : objet putatif, il pourra être aussi identifié à une nouvelle menace, de classe, de nation, de langue, de culture, de religion, en bref d’organisation et de signification potentielles auxquelles devoir encore peut-être céder au prix du reniement et de la culpabilité. Ce qui fut initialement intégré sous la contrainte extérieure devient le support hétéronome de l'identité à un ensemble partialisé auquel la psyché se cramponne et qu’elle défendra à tout prix, estimant à tort ou à raison qu’elle a déjà assez cher payé le droit d’y survivre : la famille ne veut pas lâcher l’individu, écrit Freud. La famille, mais aussi bien la classe, la nation, le parti, la croyance, le corpus de valeurs... Qu’elle prenne le visage de l’altruisme oblatif ou celui de l’exclusion meurtrière, l’hétéronomie commence toujours là où l’autre est fait objet. Et par conséquent, là où l’on se fait aussi, soi-même, objet d’un tel énoncé lorsqu’il prend force de loi.

Il faut ainsi comprendre que l’hétéronomie est le visage altéré de l’altérité.

 

1 Et cela chez les adultes auprès de qui “la grande société humaine prend la place des parents” (op. cit. p. 81)

3 Castoriadis, Fait et à faire, les Carrefours du labyrinthe V, Paris, Seuil 1997, p. 87

 

©2017 Anne Vernet-Sévenier                                                                                                                                 Lire la suite...

Le Monde des hommes sensés

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Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure,

Je te porte dans moi comme un oiseau blessé

Et ceux-là sans savoir nous regardent passer,

Répétant après moi ces mots que j’ai tressés

Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent:

Il n’y a pas d’amour heureux.

Louis Aragon